Qu’est-ce que le libéralisme ? (1/2)

John Stuart Mill (1806 – 1873)

Aux Etats-Unis, être libéral, c’est se classer à gauche. En France, c’est le contraire. Il est bien difficile de définir un courant intellectuel dont la traduction politique a beaucoup varié au cours de l’histoire, alors même qu’il est devenu dans les démocraties occidentales une forme d’évidence.

Aux Etats-Unis, être libéral, c’est se classer à gauche. C’est pourquoi, depuis les New Democrats de Bill Clinton, les adeptes du centre-gauche préfèrent, eux, qualifier leur politique comme progressive

En Grande-Bretagne, le sens de l’adjectif libéral est devenu tellement flou qu’il faut l’adjectiver pour lui donner sens. Vous pouvez opter pour « leftwing liberal » (social-démocrate), ou « classical liberal », adepte du libre marché – c’est-à-dire partisan de l’Etat minimal : le contraire. 

En France, le libéralisme s’est progressivement identifié avec ce dernier courant. Les derniers politiques à s’être revendiqués « libéraux » se sont recrutés à droite, comme Alain Madelin. Et pourtant, il y eut, sous la IIIe République et en particulier au sein du Parti radical, un puissant courant libéral de gauche. Il fut notamment illustré par des penseurs comme Léon Bourgeois, premier président de la Société des Nations et Prix Nobel de la paix, ou le philosophe Alain.

Libéralisme : une doctrine ou un répertoire de valeurs ?

Dans un article paru dans The Guardian, le jeune universitaire Ed Rooksby a écrit que le libéralisme constituait moins une doctrine qu’un répertoire de valeurs qui se sont déclinées, historiquement, de manière différente au fil de l’histoire et selon le contexte de chaque nation. Dans ces Tables de la loi du libéralisme, il faisait figurer : la liberté, la tolérance, les droits de l’homme et le constitutionnalisme. 

A part des partisans de l’autoritarisme et les populistes, qui refuserait aujourd’hui, d’adhérer à ce corpus de valeurs ? C’est, selon Rooksby, la preuve qu’en fait, le libéralisme y a triomphé : en Occident, nous sommes tous devenus libéraux. Le libéralisme est l’idéologie de la modernité triomphante. C’est d’ailleurs l’avis des critiques les plus radicaux du libéralisme, tels que Jean-Claude Michéa

Ce qu’en dit l’histoire

Pourtant, le libéralisme, concède Rooksby, a pu être décrit à juste titre comme l’idéologie de la bourgeoisie montante, comme Marx l’a prétendu, au XIXe siècle. Il a été, en effet, l’idéologie de combat des classes moyennes contre le féodalisme, la monarchie de droit divin, les privilèges hérités, l’alliance du Trône et de l’Autel. Et les libéraux ont triomphé au cours des révolutions : la Glorious Révolution de 1689 en Angleterre, la Déclaration d’Indépendance américaine de 1776, la Révolution française de 1789. 

Mais parvenus durablement au pouvoir, les libéraux y sont devenus défensifs et, au fil du temps, conservateurs à leur tour.  A la fin du XIXe siècle, ils ont cependant inspiré un vaste mouvement de réformes sociales. En Angleterre, en particulier, les « new liberals », tels que Leonard Hobhouse et Llewellyn Atherley-Jones, inspirateurs du programme de « social welfare » ont posé les jalons de l’Etat-providence moderne dont l’achèvement fut l’œuvre, après la Seconde Guerre mondiale, d’un autre membre éminent du Parti libéral, William Beveridge.

Keynes devint le flambeau d’un social-libéralisme qui allait devenir hégémonique, en absorbant presque tout ce que le mouvement socialiste comptait de non-marxistes. Mais au cours des années 1970/80, l’épuisement des méthodes keynésiennes face à la persistance de la stagflation engendra, par réaction, un mouvement qualifié de « néo-libéral », fortement hostile aux extensions du pouvoir de l’Etat. 

Enfin, le philosophe américain John Rawls refonda le libéralisme politique, en revenant au contractualisme de John Locke, en cherchant à combiner le libéralisme classique avec les aspirations égalitaristes de la social-démocratie. 

John Stuart Mill ou les 7 composantes du libéralisme

Mais le premier théoricien politique d’envergure à avoir prétendu fondre le meilleur du socialisme avec le libéralisme fut indéniablement John Stuart Mill (1806-1873). Son biographe, l’Américain Richard V. Reeves, a cru pouvoir rapporter le libéralisme à sept composantes essentielles :

  1. L’insistance mise sur l’individualité, dont les droits ne doivent pas être sacrifiés à ceux de la société, comme le prônent et les conservateurs et les marxistes.
  2. L’importance qu’il y a à mener sa vie en vue de ses propres buts et en s’appuyant sur ses propres forces. « Le grand ennemi du mode de vie libéral, c’est la passivité ; qu’elle soit causée par une religion, le paternalisme, ou une dépendance quelconque. »
  3. Un libéral est un individu décidé à ne pas subir sa vie. C’est pourquoi, dans la conception libérale, l’Etat-providence doit aider l’individu à atteindre ses propres objectifs et non les lui dicter. Il doit le renforcer et non le mettre en état de dépendance. Amartya Sen est aujourd’hui le penseur qui illustre le mieux cette idée.
  4. L’importance de vivre selon ses propres valeurs. Le libéralisme ne se proclame pas, il se vit.
  5. La valeur intrinsèque de la diversité au sein du corps social. Une société pluraliste est une richesse non pas en tant que telle, mais parce qu’elle offre des opportunités aux individus qui peuvent et doivent pouvoir choisir, en toute liberté, le mode de vie qui leur convient.
  6. L’importance de la liberté d’expression. L’amélioration, individuelle et collective, dépend de la libre confrontation des idées. Le progrès nécessite la possibilité de critiquer et de suggérer des améliorations. 
  7. L’impératif moral du perfectionnement personnel. « An imperative towards self-betterment »
  8. Un « agnosticisme de principe sur le rôle de l’Etat ». 

Pour un libéral authentique, l’Etat n’est en soi ni « la solution » ni « le problème ». La question à poser n’est pas : en fait-il trop ou pas assez ? Mais ce qu’il fait exactement et s’il le fait correctement ou non…


Crédits : France Culture

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