Société à mission et profit : le « en même temps » est-il possible ?

Emmanuel Faber, PDG de Danone – Crédits : Swaf75 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0 (source : Wikipédia)

La question de la mission de l’entreprise semble être sur toutes les lèvres. Elle a surgi avec éclat au premier plan de l’actualité lorsque Danone, la première entreprise du CAC40 à avoir adopté le statut d’entreprise à mission, en juin 2020, a annoncé quelques mois plus tard un plan social pour améliorer sa compétitivité, suscitant ainsi les critiques de tous bords. Gagner de l’argent ou changer le monde, il semble plus que jamais qu’on ne puisse faire les deux et qu’il faille choisir. Et pourtant ce n’est pas nécessairement vrai. Le modèle mental qui oppose les deux nous enferme dans des controverses stériles et nous empêche de moderniser à la fois notre économie et notre système social.

Une entreprise doit-elle gagner de l’argent ou changer le monde ? « Le en même temps est difficile pour les entreprises » estimait ironiquement la journaliste Emma Ducros suite à l’annonce du plan social de Danone. L’entreprise française aura réussi à s’attirer les foudres aussi bien de la gauche, qui l’accuse de cynisme et de social washing, que de la droite libérale qui estime, à la suite de l’économiste Milton Friedman, qu’une entreprise devrait faire du profit et ne pas s’aventurer sur le terrain sociétal.

Nous sommes ici, une fois encore, victimes du modèle mental consistant à diviser le monde en deux. Il y aurait d’un côté les entreprises qui font du profit sans avoir d’impact sur la société, et de l’autre ceux qui s’intéressent à la société sans se salir avec le profit. Et choisis ton camp camarade ! Ce modèle binaire, séparant le profit sans impact sociétal et l’impact sociétal sans profit, semble satisfaire les extrémistes des deux camps, sans doute précisément parce qu’il permet de définir deux camps. Cette dichotomie est contre-productive et elle est aussi destructive. Elle renforce une coupure du monde en deux, les gentils qui contribuent à la société sans se salir avec la recherche de profit, et les méchants qui font du profit sans impact sociétal. Tout le monde est perdant si on reste prisonniers de ce modèle.

Un modèle mental alternatif : l’impact sociétal du profit

Sur la question du profit et de l’impact sociétal, on peut envisager un autre modèle mental, celui selon lequel la recherche de profit et la contribution sociétale ne s’opposent pas. On peut rechercher le profit et avoir une contribution sociétale majeure. En fait, l’idée peut même être défendue qu’on ne peut pas faire de profit sans avoir une contribution sociétale, car il faut être au moins deux pour le faire : on vend quelque chose que l’autre partie achète et cela ne peut se faire sans un système qui le rend possible, avec ses lois, ses règlements, ses valeurs et sa monnaie, entre autres.

Lorsqu’on parle de mission d’entreprise, on fait souvent référence à l’économiste Milton Friedman qui avait déclaré « la mission de l’entreprise c’est de faire du profit ». De là on conclut qu’il défend l’idée que l’entreprise ne doit avoir aucun impact sociétal, et même qu’elle peut faire ce qu’elle veut, c’est-à-dire qu’elle n’a pas à se préoccuper de valeurs ni d’éthique, caricaturant une vision « libérale » de la question. Or on oublie presque toujours de citer la fin de sa phrase où il précise : « en se conformant aux règles de la société, celles incarnées dans la loi et celles incarnées dans les habitudes éthiques » Friedman signifie donc très clairement que la recherche du profit ne peut se faire que dans le respect d’un cadre éthique et légal, et donc social. C’est l’opposé de la loi de la jungle ou du « tout est permis. »

Mais cela va plus loin. Sans même parler des impôts et contributions sociales qu’elle paie et des gens qu’elle fait vivre, une entreprise qui existe remplit une mission sociale de fait, sinon elle ne pourrait pas vivre. La leçon de deux cents ans de révolution industrielle c’est que la recherche, parfois effrénée, a entraîné une transformation sociétale majeure. Zola dans Au bonheur des dames raconte comment les grands magasins ont changé la vie des gens, et en particulier des femmes. Josiah Wedgwood révolutionne la faïence et en fait un symbole d’aspiration sociale au début de la révolution industrielle. La contribution sociétale de James Watt, inventeur de la machine à vapeur, fut tellement importante qu’il y eut une souscription publique pour construire un monument à sa mémoire. L’éditeur d’une revue de l’époque écrivait ainsi : « Il se distingue d’autres bienfaiteurs du public par le fait qu’il n’a jamais fait ni prétendu faire l’objet de son action au bénéfice du public… Cet homme sans prétention en réalité a apporté plus au grand public que tous ceux qui depuis des siècles ont fait de leur activité principale le souci du bien public. » Plus récemment, c’est la grande distribution qui réussit à nourrir la France au plus fort de la crise de mars avril 2020 dans des conditions extrêmement difficiles et qui résout la pénurie de masques en une semaine lorsque le gouvernement se décide, enfin, à la laisser faire. C’est ce chef d’entreprise qui fait revivre toute une région, redonne une dignité à d’anciens chômeurs, et gère des centres de formation, même si ce n’était pas son but premier. Ce sont les sites Internet qui modifient la façon dont les gens se rencontrent et s’aiment. Ce sont les réseaux sociaux qui permettent de tisser de nouveaux liens. Et les français qui (re) découvrent l’importance des commerçants dans leur vie de tous les jours. Et la liste pourrait continuer ainsi longtemps. Ces entrepreneurs ont gagné beaucoup d’argent, leur entreprise aussi, et ils ont eu une contribution sociétale majeure. Pourquoi y aurait-il à choisir entre les deux ? Pourquoi ne devrait-on avoir le choix qu’entre l’un et l’autre ? L’innovateur tire un profit de son innovation précisément parce qu’il a saisi une opportunité de changement social. Autrement dit, l’innovation et le profit sont indissociables de la notion de transformation sociale. Il peut, naturellement, y avoir contribution sociétale sans profit, de nombreuses associations le démontrent tous les jours, mais il ne peut pas y avoir de profit sans contribution sociétale.

Faire attention à ce que vous voulez vraiment

Par leur existence même, les entreprises jouent donc un important rôle sociétal de facto. Mais faut-il que celui-ci soit plus important encore ? Rien n’est moins évident et la question est importante. Le modèle mental que nous évoquions plus haut, opposant la recherche du profit et l’impact sociétal, est pour une large mesure porté par ceux qui sont hostiles au profit (disons pour simplifier, la gauche d’héritage marxiste) ou ceux qui jugent celui-ci moralement problématique (pour simplifier là aussi, nombre de catholiques) et qui étendent cette défiance à l’entreprise privée en général. L’implication sociétale des entreprises est conçue par eux comme un supplément d’âme qui permet à celles-ci de se faire pardonner leur péché originel. Pour que le profit soit acceptable, il ne doit pas être le but premier, mais être en quelque sorte secondaire à contribution sociétale.

On en arrive donc à un paradoxe qui est que ceux qui, pour une large mesure, défendent la mission sociétale de l’entreprise privée comme un supplément d’âme parce qu’ils rejettent le profit comme motif premier d’existence en arrivent à renforcer le rôle des entreprises privées dans la société. Il y a là un effet pervers. Il y a de nombreuses années, l’un de mes professeurs disait toujours « Vous devez savoir ce que vous faites. » Autrement dit, ayez bien conscience du mouvement que vous déclenchez. Est-ce que la gauche souhaite réellement, par une pression qu’elle voit comme transformatrice du capitalisme, donner plus de pouvoir et d’impact aux entreprises privées dans la société ? Est-ce que la position, dite « libérale », qui souhaite au contraire limiter cet engagement pour laisser de la place à d’autres acteurs non économiques, Etat, individus, associations, n’est pas plus raisonnable ? Est-ce que l’enjeu, au lieu de pousser pour un rôle plus important des entreprises, n’est pas plutôt de prendre conscience que cet appel d’air résulte, au moins en partie, d’une déficience de l’Etat, et que c’est plutôt là qu’il faudrait agir ? Chacun apportera les réponses qu’il souhaite à ces questions, selon sa propre sensibilité, mais tout le monde gagnera sans aucun doute à s’affranchir du modèle mental binaire qui ne sert qu’à nourrir des guerres de tranchées. Admettre que la recherche du profit dans le respect des lois en vigueur a un important impact sociétal de facto, que cet impact sociétal a été très largement bénéficiaire et qu’il continue de l’être, et qu’à ce titre les entreprises n’ont pas forcément besoin d’ajouter d’autres ambitions sociétales, ce n’est pas nécessairement être ultralibéral fascisant tueur de petits chats. C’est peut-être simplement défendre une position raisonnable que beaucoup partagent, y compris à gauche, et qui peut fournir une base à partir de laquelle une véritable réflexion sur la société moderne peut être conduite.

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