Afrique, un continent d’avenir

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Serge Eric Menye est le fondateur du cabinet Grassfields Ventures, un cabinet conseil en investissements. Son terrain de jeu : l’Afrique. L’occasion d’en savoir davantage sur les opportunités offertes par ce continent au potentiel gigantesque.

Une PME ou une TPE aurait peut-être une réticente d’investir en Afrique. Que diriez-vous pour la rassurer ?

Investir est toujours risqué. Cela l’est plus ou moins en fonction des endroits, du moment et des secteurs. Et puis il faut être au clair sur les risques que l’on accepte et ceux qu’on ne veut pas. Mais toujours avoir en tête le bénéfice-risque, ce que ça rapporte à la fin. Si plusieurs entreprises ont fait ce choix, et qu’elles se bousculent désormais pour y être, c’est que ce n’est sans doute pas plus risqué qu’ailleurs. La compétition est à son comble actuellement avec des pays que personne n’aurait imaginé en Afrique : Emirats Arabes Unis, Qatar, Turquie, Singapour, Japon, Malaisie, Russie, Australie… en plus des classiques Chine, Europe, USA. Un nombre important de pays africains figurent aux premières places du classement Ease of doing business, classement qui concerne la facilité de faire des affaires. L’Afrique représente aussi le continent le plus rentable du monde, selon le rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement. Beaucoup de pays sont démocratiques aujourd’hui, stables politiquement, avec une alternance politique. Il y a quelques années, vous aviez une vingtaine de conflits sur le continent ; de nos jours, c’est autour de quatre sans grande ampleur. La guerre ne figure plus parmi les freins majeurs au business. Cette région qui a les perspectives de croissance les plus élevées, souffre encore des clichés, en plus d’œuvrer tous les jours à les faire mentir, mon travail consiste à guider les investisseurs là où le risque est le plus faible et le rendement élevé.

Qui sont les porteurs de projets locaux que vous aidez ?

Je suis principalement engagé sur six secteurs en plein boom : l’agribusiness, le tourisme, l’immobilier, la santé, l’énergie-ICT, et la manufacture. Les porteurs de projets que j’accompagne sont des entreprises déjà établies avec des besoins en capital, en débouchés, en partenaires internationaux. Des agriculteurs par exemple ou éleveurs avec un potentiel évident, qui souhaitent développer leur activité, se moderniser, ou s’internationaliser. J’accompagne également les startups; il faut savoir que l’Afrique est le paradis du leapfrogging[1], des solutions locales sont créées pour répondre aux problèmes locaux, le homegrown, cela génère pas mal de nouvelles entreprises très agiles. Comme exemple, on a assisté avec la Covid à la naissance de plusieurs entreprises qui ont créé en quelques semaines des respirateurs ou des portiques de vaporisation avec prises de température. Au Rwanda, les robots dans les aéroports effectuaient les contrôles… En dehors du marché chinois que j’observe assidûment, le miracle du numérique en Afrique est réel ou la révolution digitale. Prenons le cas des fintechs, c’est le marché le plus dynamique de la planète. Nulle part ailleurs nous assistons à des succès tels que M-Pesa au Kenya, entreprise implantée dans plusieurs pays qui assure avec le téléphone mobile des transferts d’argent, des paiements, des crédits et de l’épargne. La moitié des licornes du continent sont issues des fintechs nigérianes et Lagos est l’endroit le plus prolifique pour les néo-banques. Les porteurs de projets sont aussi des institutions publiques et des États avec des offres de concession, des garanties bancaires contre un besoin d’investisseur. Par exemple, un pays qui lance un programme de construction de logements sociaux ou un hôpital.

Quels sont les pays les plus en vue, ceux qui offrent le plus d’opportunités ?

L’Afrique de l’Est détient un grand nombre : la Tanzanie, le Kenya, le Rwanda, l’Ouganda, puis l’Ethiopie, le Ghana, le Nigéria (malgré la corruption et l’insécurité), le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Tout simplement parce que le risque est faible et l’opportunité y est élevée. Ces pays sont stables politiquement, sûrs, mieux gérés, avec des infrastructures et des administrations qui fonctionnent, plutôt bien classés pour la facilité de faire des affaires, visa-installation-partenariat-investissement-procédures administrative simplifiées, des liaisons aériennes et portuaires de qualité, et une couverture internet fiable. Le bénéfice démographique s’impose : une population jeune, éduquée et connectée. Une classe moyenne bien installée qui ne cesse de s’élargir. Ces pays sont dynamiques et innovants, avec de belles perspectives de croissance à court, moyen et long terme. Ils cochent les cases des secteurs en plein boom : le tourisme de loisir et de conférence, les opérations immobilières, les nouvelles technologies et énergies, l’économie verte et l’agribusiness. L’appétit des investisseurs étrangers vient doper la croissance déjà stimulée par des politiques de réformes assez offensives et les ambitions des entrepreneurs locaux.

Quels sont ceux a contrario qui ferment le ban ?

Le Niger, la Mauritanie, la RDC malgré les opportunités, le Cameroun, la Centrafrique… ne font pas rêver. Et pour causes : conflits armés, attentats, la corruption institutionnalisée, l’instabilité politique et les violences contre les opposants, l’absence de leadership, d’infrastructures, et de bonne gouvernance. Ce sont des endroits que je ne recommanderais pas pour l’instant ; il faut une alternance politique et un changement fort pour inverser la tendance. Cela dit, il s’y passe beaucoup de choses avec de belles histoires aussi.

Serge Eric Menye

Les investissements chinois à destination de l’Afrique sont colossaux ? Ces investissements profitent-ils réellement aux populations locales ?

Contrairement à ce qu’on entend, les investissements sont colossaux, mais pas toujours dans les proportions imaginées, car il y a beaucoup de confusion entre les investissements directs, les échanges commerciaux et la dette. Globalement, ils sont importants et progressent chaque année. C’est autour de 13 % du total reçu par l’Afrique chaque année. Ces investissements profitent aux populations locales, à travers des emplois, l’acquisition de connaissances, et le développement du tissu industriel et des infrastructures. Oui, l’arrivée de la Chine constitue une très bonne chose pour l’Afrique.

Quelle est selon vous la stratégie chinoise vis-à-vis de l’Afrique ?

La stratégie chinoise ressemble plus à la conquête de parts de marché pour sa sécurité, plutôt qu’à une domination à l’Occidentale comme ce fut dans le passé. D’ailleurs, elle joue très bien sur cette différence et se sait aussi en partie acceptée pour cela. Elle veut sécuriser les ressources dont elle a besoin, s’assurer de points d’appui pour son commerce international avec la Route de la Soie. Elle utilise souvent les méthodes qu’elle condamne chez les autres, comme le soft power pour influencer les voix africaines lors des votes aux Nations Unies… Mais la Chine ne va pas jusqu’à l’ingérence politique. Elle ne veut pas se sentir seule et a compris que l’Afrique était un allié précieux à plus d’un titre, aujourd’hui et demain. La Chine a une vision de long terme, et elle a intégré l’Afrique à cette vision.

Quelle place pour la France dans ce grand changement ?

La France résiste bien dans ses anciennes colonies subsahariennes malgré une rue majoritairement hostile, à tort ou à raison. La France aurait pu jouer un rôle essentiel dans la nouveauté, mais elle fait face aujourd’hui à la concurrence de nouvelles puissances plus agressives comme la Russie, la Chine, la Turquie, les pays du Golfe. Si sa marque demeure reconnue, elle est diluée dans la compétition. Ça, c’est la première France. Mais il y a une autre France qui se développe en Afrique et s’installe sans trop de retentissement dans la mutation actuelle. Et cela à travers l’entrepreneuriat dans des secteurs qui cartonnent : le digital, la mode, les télécommunications, les nouvelles énergies. Ces initiatives résonnent au-delà même de l’espace francophone, c’est là qu’il faut aller.

Après la fin du franc CFA, assistons-nous vraiment à la fin de la Françafrique ?

Le Franc CFA semble bien solide malgré la colère qu’il déchaîne. Ses ennemis les plus bruyants n’ont rien fait et ne font rien pour qu’il disparaisse. Les changements bienvenus effectués sous la présidence Macron et la tentative ratée de relooking n’ont pas apporté la fin espérée. C’est la même chose avec la Françafrique : il y a quelques retouches de surface qui ne remettent pas en cause le fond. Certes, rien à voir avec le passé où tout était imposé. Aujourd’hui, c’est l’élite corrompue et paresseuse qui s’y complaît. On assistera à la fin naturelle des deux systèmes quand les pays membres se démocratiseront, avec un leader pour incarner le changement au milieu d’une opinion publique mature, exigeante.


[1] Le leapfrogging, le « saut de grenouille », désigne le bond qualitatif qui permet à certains pays de griller des étapes et d’accélérer leur développement.

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