Avons-nous encore besoin d’une élite ?

Crédits : Pexels – Emily Ranquist

Aux Etats-Unis le débat fait rage actuellement sur le système des collèges et des universités prestigieuses. Un réquisitoire implacable qui vise plus largement l’ensemble d’un système dit méritocratique et la sélection basée sur le diplôme,

L’hebdomadaire The Chronicle of Higher Education, la plus importante publication consacrée à l’enseignement supérieur aux Etats-Unis, ne pouvait rester en dehors du coup. Car lorsqu’on attaque la méritocratie, le règne des experts, on s’en prend nécessairement aux collèges (le premier cycle du supérieur) et aux universités d’élite. The Chronicle vient de publier dix interventions, émanant de personnalités variées. Et force est de constater que les défenseurs du système s’y trouvent en minorité. 

Le prestigieux chef d’orchestre et musicologue Leon Botstein, président du Bard College de New York, invite à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. « La société tout entière a besoin que ceux qui ont gagné leur statut par leurs réalisations authentiques continuent de viser l’excellence », écrit-il. Or, au nom de la justice sociale, certains voudraient qu’on y renonce. 

Mais le problème actuel, c’est que la méritocratie actuelle est trop conformiste. On n’encourage pas assez le courage. Et en particulier celui de résister à la sagesse commune. « Une société démocratique, je cite, aura toujours besoin de grands scientifiques, de grands écrivains, de grands artistes, de grands entrepreneurs, d’individus éminents tant dans le business que pour le service de l’Etat. » Problème : ce ne sont pas nécessairement ceux qui auront été le mieux notés au cours de leurs études. 

Récompenser des accomplissements… ou repérer des potentialités ? 

Le mérite est un terme trop vague, proteste Agnes Callard, qui enseigne la philosophie à l’Université de Chicago. En vérité, on mélange deux choses assez distinctes. Le fait de récompenser une personne qui a accompli quelque chose de significatif. Cas des soldats auxquels on donne des décorations, des savants et écrivains auxquels on décerne des prix. Mais lorsqu’on examine un candidat ou une candidate postulant à une université, ce qu’on évalue, c’est un potentiel. Et non un accomplissement. Cela s’apparente aux examens d’embauche. 

Dans le premier cas, on doit faire jouer un principe de justice : ne pas récompenser les moins méritants au détriment de ceux qui le sont davantage. Dans le second, un principe d’utilité. Mais, observe Agnes Callard, ce dernier est bien difficile à mettre en œuvre. Qui nous garantit que ce candidat, au cursus impeccable, n’a pas posé sa candidature à tel prestigieux collège, dans le seul but d’y faire des rencontres amusantes et de passer ses soirées en partie arrosées ?

Quels sont les critères de sélection de ces établissements de prestige ?

Caitlin Zaloom, qui enseigne à la New York University, a publié un ouvrage d’enquête sur la manière dont les parents utilisent le système d’éducation supérieure aux Etats-Unis. Les parents s’attendaient à ce que les collèges ouvrent des perspectives de réussite à leurs enfants. Au lieu de quoi, ils sont devenus, écrit-elle, des tests d’évaluation de la « vertu des familles ». 

Les chargés d’admission prennent en considération bien d’autres éléments d’appréciation que les dossiers scolaires. La pratique d’un sport de haut niveau, c’est connu, vous donne des points en plus. Ou le fait de bien jouer d’un instrument de musique. L’engagement dans des causes altruistes. Or, en ce qui concerne les deux premiers, en tous cas, c’est devenu un investissement coûteux pour les parents des classes moyennes. Ils ne peuvent plus payer tout ce qu’on leur demande : les tuteurs, les leçons de musique, l’inscription dans un club de sport, les voyages de groupes…

Quand le talent ne paie plus

Mais le réquisitoire le plus implacable contre le système méritocratique et la sélection basée sur le diplôme, on la trouve sous la plume d’une enseignante de philosophie née au Pérou. Jennifer Morton écrit : « mon expérience personnelle me l’a prouvé : il n’y a pas d’égalité accès à l’enseignement supérieur. _Le talent et la persévérance ne paient pas nécessairement_. » Pourquoi ?

Les familles aisées achètent une maison dans un bon district, un de ceux qui offriront à leurs enfants des établissements secondaires de qualité. Ils investiront pas mal d’argent dans la préparation aux examens d’entrée – devenue un business très rentable aux Etats-Unis. Ils veilleront à faire des dons généreux au collège prestigieux de l’endroit. Secret de Polichinelle : ça aide… Ils utiliseront leur réseau de relations pour procurer à leur progéniture des stages valorisants. 

L’étudiant passé par toute cette série de bonnes fortunes sera persuadé qu’il ne doit ses succès qu’à ses seuls efforts. 

Quant aux enfants de familles pauvres qui parviennent à se glisser dans ce système, ils se retrouveront à l’issue de leurs études face à un cruel dilemme : aider leurs familles et leurs amis, restés là-bas, à se débattre avec la pauvreté. Ou s’agréger au milieu des vainqueurs et leur tourner le dos.


Crédits : France Culture

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