Chine – Etats-Unis : une guerre commerciale doublée d’un conflit de valeurs

Crédit : Can Stock Photo / focalpoint

La guerre commerciale entre Américains et Chinois peut-elle dégénérer ? Les Etats-Unis vont-ils tomber dans le « piège de Thucydide » ? 

Le fameux traquenard, tendu, selon l’historien athénien, aux puissances dominantes qui se sentent menacées par une puissance ascendante en train de les rattraper ? L’escalade diplomatique qui, de palier en palier, mène à la guerre ouverte ? C’est en tous cas, ce que dit redouter Minxin Pei, un universitaire spécialiste en relations sino-américaines. Les guerres commerciales, dit-il, peuvent se transformer en affrontements armés. Surtout lorsque le conflit des intérêts se double d’un conflit, plus essentiel encore, portant sur les valeurs.

Et il relève, en passant, la bévue commise par la directrice de la planification politique au Département d’Etat américain. Kiron Skinner a gravement indisposé les Chinois en déclarant que « c’était la première fois que nous, Américains, avons pour concurrent une grande puissance qui n’est pas caucasienne ». Je rappelle que « Caucasien », aux Etats-Unis, veut dire blanc, et qu’au demeurant Kiron Skinner elle-même est noire. Mais la partie chinoise a trouvé cette remarque raciste ; elle a fait observer que les Japonais, qui ont affronté les Etats-Unis durant la II° Guerre mondiale, n’étaient pas spécialement « caucasiens » non plus. 

Les Occidentaux négocient point par point, les Chinois de manière globale.

Il ne faut pas négliger les facteurs culturels, qui viennent attiser la bataille commerciale dans laquelle sont engagés les deux géants. Trump a tweeté : « Vous aviez un grand accord à portée de main, presque conclu, et vous avez fait marche arrière. » Les négociateurs américains accusent leurs interlocuteurs chinois d’avoir fait preuve de duplicité, en remettant en cause des compromis déjà acquis entre les deux parties. 

« Je soupçonne, écrit Shang-Jin Wei, qu’un heurt dans les normes de négociation ait pu jouer un rôle. » Selon cet ancien chef économiste à la Banque asiatique de développement, aujourd’hui professeur en Australie, la manière de négocier des Occidentaux et celle des Chinois est différente. Les Occidentaux progressent chapitre par chapitre. Les Chinois raisonnent de manière holiste. Pour eux, je cite : « on ne s’est mis d’accord sur rien, tant qu’on ne s’est pas accordé sur tout. » Aussi, un différend qui semblait avoir fait l’objet d’un accord peut parfaitement remis en question tant que tous les autres n’ont pas également été réglés. Intéressant ! En tous cas, la guerre commerciale, lancée par un Donald Trump vient de connaître un nouveau seuil. Bref, le ton monte de part et d’autre.

Le protectionnisme de Donald Trump va fortement impacter les consommateurs américains.

Mais le mercantilisme auquel souscrit Trump, écrit Alan S. Blinder est une théorie des XVII et XVIII° siècles, réfutée depuis longtemps par celle des avantages comparatifs de David Ricardo. Lorsqu’un pays A se spécialise dans un certain type de produits et les vend à un pays B, les deux sont également gagnants, parce que le pays B va se spécialiser dans ce qu’il est le moins mauvais à produire. C’est, certes, contre-intuitif, mais c’est comme ça. Ce sont les consommateurs et les entreprises dépendantes des usines chinoises qui, aux Etats-Unis, vont souffrir des mesures protectionnistes de Trump. C’est ce qu’écrit sur le site The Conversation, Greg Wright, un professeur d’économie. 

Les Chinois ne peuvent pas changer de cap aussi rapidement que le leur demandent les Américains. Même si cela leur serait peut-être bénéfique…

Et on peut d’ores et déjà commencer à mesurer les coûts de cette mauvaise politique. Les universités de Princeton et Columbia ont calculé précisément les effets des droits de douane prohibitifs introduits par Trump en janvier sur les machines à laver coréennes. Certes, la mesure a permis de créer 1 800 emplois aux Etats-Unis. Formidable, se réjouissent les protectionnistes. Oui, mais cela a coûté aux consommateurs américains plus d’un milliard et demi de dollars, car les machines à laver en vente aux Etats-Unis sont désormais beaucoup plus chères…. Sortez vos calculettes : chaque emploi créé a coûté la somme exorbitante de 815 000 dollars. Une manière tout à fait absurde de soutenir l’emploi…

Les Chinois ne peuvent pas changer de cap aussi rapidement que le leur demandent les Américains. Même si cela leur serait peut-être bénéfique… De toute façon, poursuit cet économiste, le gouvernement chinois ne peut pas accepter ce que lui réclament les Américains : cesser de fausser la concurrence, en subventionnant certaines entreprises privées et respecter la propriété intellectuelle. Il ne le peut pas parce que la croissance chinoise ralentit. Et que la libéralisation de son économie, qui serait peut-être dans l’intérêt de la Chine elle-même, à long terme, ne peut pas intervenir dans l’immédiat. Il y a une forte inertie dans la machine économique. On ne change pas de cap en quelques mois.

Crédit : France Culture

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