Comprendre l’euroscepticisme

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Pourquoi les électeurs qui disposent du pouvoir d’élire librement leurs dirigeants, au sein d’une offre politique plurielle et concurrentielle, manifestent-ils un désenchantement croissant envers la démocratie ? C’est l’un des paradoxes à l’œuvre au sein de l’Union européenne.

C’est une situation paradoxale : les électeurs qui ont la chance de pouvoir désigner librement leurs dirigeants, au cours d’élections honnêtes, au sein d’une offre politique plurielle et concurrentielle, manifestent un désenchantement croissant envers la démocratie. L’ouvrage collectif La démocratie dans l’adversité, récemment paru aux éditions du Cerf, recense les causes et les symptômes de ce qu’on a appelé la « fatigue démocratique »

Reprendre le contrôle : le slogan des adversaires de la notion de souveraineté européenne

Or, comme l’écrit l’un des nombreux co-auteurs de ce livre, l’Italien Alessandro Campi, les vagues populistes, de natures diverses, qui secouent les fragiles édifices de nos démocraties électorales et représentatives, constituent moins des causes de leur affaiblissement que les symptômes d’une déception envers ce type de régime. Comme les mouvements anti-parlementaristes des années trente, les leaders populistes d’aujourd’hui prétendent remettre le pouvoir au « vrai peuple », dont ils se considèrent comme les authentiques représentants. 

Mais contrairement aux mouvements totalitaires de l’entre-deux-guerres, ils ne proposent aucune alternative à la démocratie parlementaire. Personne de censé n’aurait, de nos jours, l’idée de prôner la dictature fasciste d’une « élite nationale » émanant de toutes les couches de la société. Ni la « dictature du prolétariat », censé être représenté par son parti d’avant-garde. 

Contrairement à ceux de l’entre-deux-guerres, les leaders populistes d’aujourd’hui ne prétendent pas liquider la démocratie, mais, au contraire, l’amender, la perfectionner. Les uns pour la rendre plus juste, d’autres pour la rendre plus efficace, d’autres encore pour restituer sa pleine souveraineté à la nation, qu’ils estiment minée. « Reprendre le contrôle » est le slogan commun de ces courants politiques. Ce fut, en particulier, celui des partisans du Brexit.

44 % de l’électorat de l’Union convaincu par l’euroscepticisme en 2018

En Europe, en effet, ces forces impersonnelles censées miner la souveraineté nationale ont une adresse : Bruxelles… L’idée selon laquelle des éléments de cette souveraineté peuvent être partagés, afin d’en renforcer l’influence, passe mal. Le concept de « souveraineté européenne » peine à convaincre. Cela se manifeste dans la montée, régulière, du vote eurosceptique lors des élections à travers toute l’Europe.

Trois chercheurs, Lewis Dijkstra, Hugo Poelman et Andres Rodriguez-Pose, viennent de publier une étude portant sur les causes de cette désaffection à travers l’Union européenne. Ils estiment que le vote hostile à l’intégration européenne est passé, entre 2008 et 2018, de 10 à 18 %. C’est la proportion d’électeurs qui voudraient que leur pays suive le chemin des Britanniques. De leur côté, le pourcentage d’électeurs qui ont voté pour des partis eurosceptiques, mais ne proposant pas la sortie de l’UE, est passé de 15 à 26 %. 

Cela veut dire que la désaffection envers l’Union européenne atteignait, il y a deux ans, 44 % de l’électorat de l’Union. Terrible avertissement !

Comprendre les causes de la désaffection pour l’aventure européenne

L’originalité de ce travail est d’avoir privilégié non pas les caractéristiques individuelles de ces électeurs, mais les bassins électoraux particulièrement marqués par le vote pour des partis eurosceptiques, « la carte de l’euroscepticisme ». 

Au niveau macro, on voit ainsi deux Europe, celle des nations euro-enthousiastes : Chypre, Malte, la Roumanie, les trois états baltes, l’Irlande et l’Espagne ; celle des états membres les plus eurosceptiques : Autriche, Danemark et France. 

Mais c’est en affinant cette carte de l’euroscepticisme que l’on obtient les résultats les plus significatifs. Si on prend le critère des régions, on voit se dessiner des régions eurosceptiques – le sud du Danemark, le nord de l’Italie, le sud de l’Autriche, l’est de l’Allemagne, l’est de la Hongrie, le sud du Portugal. 

En affinant encore la focale, au niveau des villes, on obtient des résultats qui deviennent encore plus significatifs. Ainsi, si le riche Nord de l’Italie et le Nord.Nord-est de la France sont eurosceptiques, on s’aperçoit que les grandes métropoles, Milan, Turin, Lille, ou Strasbourg, sont assez favorables aux partis pro-européens. Ce sont les villes moyennes et les zones rurales qui sont eurosceptiques. Pour les auteurs du rapport, il s’agit des régions en déclin économique, où les opportunités d’emploi qui forment les gros bataillons de l’électorat eurosceptique ou anti-européen. 

Europe, Etats-Unis : un même phénomène de « détresse territoriale » ?

Cette analyse est intéressante parce qu’elle corrobore celle proposée par le géographe Joel Kotkin sur le vote Trump aux Etats-Unis. Il a fait remarquer que celui-ci tendait à s’accroître à mesure qu’on s’éloignait des deux côtes et des grandes villes. L’exemple typique est celui de Chicago. La ville a voté très majoritairement pour Hillary Clinton et lui a ainsi apporté les 20 délégués de l’Illinois, l’un des rares Etats du Midwest à avoir basculé côté démocrate. Mais plus on s’éloignait de la grande ville, en descendant vers le sud, plus la carte électorale devenait uniformément rouge, c’est-à-dire acquise aux Républicains. Pour redresser la barre, concluent Lewis Dijkstra, Hugo Poelman et Andres Rodriguez-Pose, il faut s’occuper d’urgence des situations de « détresse territoriale ».  


Crédits : France Culture

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