Dézinguer la démocratie : un signe des temps ?

Crédits : Can Stock Photo / totalpics

Il y a trente ans, nous avons baigné dans une euphorie qui paraît rétrospectivement étonnante. A quels signes peut-on dire que l’humeur du moment a basculé vers le pessimisme ?

En 1989, les dictatures tombaient partout, l’une après l’autre. L’effondrement du Pacte de Varsovie mettait un terme à la Guerre froide. Les peuples cessaient de redouter que la guerre nucléaire mette fin à la vie sur terre. La démocratie libérale semblait s’imposer sur tous les continents, comme le seul régime apte à apporter la liberté et le bien-être. Elle promettait une ère de paix et de prospérité par la multiplication des échanges, sous la supervision d’un « hégémon » bienveillant – selon la fameuse expression de Charles Krauthammer.

Abolir la démocratie ?

Mais ce n’était certes pas la fin de l’histoire. Tout a changé en trente ans. Et d’abord parce que nous avons pris conscience de l’inquiétante dégradation du climat. La perspective d’une planète rendue inhabitable pour cause de réchauffement a remplacé la hantise de l’hiver nucléaire. Ed Miliband, qui fut le leader de l’opposition travailliste en Grande-Bretagne, de 2010 à 2015, faisait cet aveu dans le numéro de juillet de Prospect : « Le Brexit est une excuse trop facile pour notre dérive actuelle face au changement climatique. Ne nous leurrons pas : même sans cela, le changement climatique ne figurerait pas en haut de nos priorités. Quand on fait face à des choix difficiles, opposant des gains économiques à la protection de l’environnement, c’est toujours la dernière qui perd. » En outre, poursuit Miliband, il existe un décalage entre le niveau national, qui est celui où opèrent les politiques, et les questions d’environnement, qui sont d’ordre planétaire.

Si la question climatique ne peut pas être traitée efficacement à l’échelle des Etats-nations et que les dirigeants démocratiquement élus – et à la merci des prochaines échéances électorales, tendent à sacrifier systématiquement les intérêts du climat à ceux de l’économie, alors la démocratie n’est pas non plus le meilleur des régimes politiques. 

Trump refuse que les Etats-Unis jouent plus longtemps le rôle d’hégémon bienveillant. Ensuite, le monde multipolaire, supervisé par un « hégémon bienveillant », est en train de se réorganiser brutalement selon des lignes de clivage impériales. La guerre commerciale sino-américaine risque de déboucher sur la guerre tout court entre les deux principales puissances de la planète. Depuis l’élection de Donald Trump, les Etats-Unis refusent de jouer plus longtemps le rôle de superviseur plus ou moins désintéressé du jeu international et de garants de la sécurité de leurs alliés. Ils défendent leurs propres intérêts, un point, c’est tout. America first !

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la démocratie recule. Il y a même des auteurs, en Occident, pour réclamer son abolition…

« Contre la démocratie » 

Oui, et cela aurait été jugé intolérable il y a vingt ou trente ans. Jason Brennan, un professeur de stratégie américain, a publié en 2016, un livre qui a fait du bruit. Son titre : Against Democracy. Avant l’élection de Trump, donc. Mais cet ouvrage a connu, depuis cette élection, un assez grand succès.

On y retrouve les critiques contre la démocratie qu’on a bien connues en Europe au tournant des XIX° et XX° siècles. La démocratie est une tragédie, selon Brennan. Parce qu’elle confie des décisions d’importance capitale à des gens qui sont désinformés, impulsifs, influençables, irrationnels. Loin d’apporter l’harmonie au sein des peuples, la politisation crée, entre des groupes de citoyens, des conflits artificiels, mais insurmontables. 

Brennan établit une typologie en trois groupes des personnes inscrites sur les listes électorales. Vous avez les hobbits, qui ne s’intéressent nullement à la politique et se vantent de n’y rien comprendre. En toute logique, ils devraient rester chez eux les jours d’élection. 

Il baptise hooligans ceux qui voient dans la compétition politique un spectacle divertissant et se prennent de passion pour un parti comme on soutient une équipe sportive. Aussi obtus et potentiellement violents, ils sont les responsables de l’élection de personnages fantasques. On pense évidemment aujourd’hui à la lignée Trump-BoJo…

Enfin, il appelle vulcains ceux qui prennent le temps de lire et de comparer les programmes, s’informent des réalités, ajustent leurs opinions aux faits. On comprend bien que c’est à eux qu’il voudrait réserver le droit de vote.

Un signe des temps

Le paradoxe de la démocratie selon Brennan c’est que les électeurs ont droit à un gouvernement compétent, mais pris dans leur masse, ils ne sont pas compétents pour en désigner les membres. 

 Le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres ne fait plus l’unanimité.

Bien sûr, il ne faut pas prendre complètement au sérieux Against Democracy. Du reste, Brennan ne dit pas vraiment par quelle forme de gouvernement il entend remplacer la démocratie représentative. Réserver le droit de vote aux personnes « compétentes » supposerait un consensus – démocratique – sur la nature et le niveau requis des compétences en question. Mais le fait même qu’un tel ouvrage soit discuté dans les colonnes de la presse intellectuelle américaine suffit à démontrer que « le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres » ne fait plus l’unanimité. Y compris parmi l’intelligentsia des pays qui ont encore la chance de jouir de cette démocratie qu’ils fustigent…

Crédits : France Culture

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