Les « valeurs asiatiques » ont-elles démontré leur supériorité ?

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Selon Parag Khanna, auteur de The Future is Asian, il n’y a pas photo : l’Occident, démocratique et libéral, a perdu la course.

Il faut s’attendre à voir rebondir le débat sur les « valeurs asiatiques », qui avait surgi, en effet, dans les années quatre-vingt-dix. Il avait été lancé par Lee Kuan Yew, le dirigeant politique de la Cité-Etat de Singapour. C’était sa réponse aux thèses de l’Américain Fukuyama sur « la fin de l’histoire ». Non, disait le Singapourien, la démocratie libérale à l’occidentale n’est pas le dernier mot de l’histoire. Et elle n’est pas destinée à s’étendre à l’humanité entière du fait d’une quelconque nécessité historique.

C’est un régime qui convient peut-être aux Nord-Américains et aux Européens, parce qu’il est basé sur l’idée que les droits de l’individu sont imprescriptibles et les droits de l’homme universels. Mais nous autres, Asiatiques, avons d’autres priorités : l’harmonie et la cohésion de nos sociétés ; d’autres valeurs : le respect de l’autorité et le culte des ancêtres. Nous sommes, par ailleurs, comme vous, des pragmatiques. Nos systèmes asiatiques et les vôtres, en Occident, sont en concurrence, nous verrons bien, dans l’avenir quel est celui qui finira par l’emporter. 

Amartya Sen avait été l’un des plus véhéments critiques de cette idée de « valeurs asiatiques ». Les cultures de l’Asie sont bien trop diverses, avait-il argué cet économiste et philosophe né en Inde, pour être toutes ramenées à cette forme de confucianisme, surtout cultivé en Chine. 

L’optimisme des Asiatiques est provoqué par leurs succès ; la déprime des Occidentaux, par leurs échecs. 

Pourtant, deux décennies plus tard, selon Parag Khanna, il n’y a pas photo. D’où le titre de son livre, très commenté en ce moment tant en Asie qu’aux Etats-Unis, The Future is Asian. Parag Khanna, né en Inde, mais formé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, est l’auteur de plusieurs livres brillants consacrés à la géopolitique. Et cela ne vous étonnera pas, il est basé à Singapour, la capitale morale du fameux « modèle asiatique ». 

Tandis que l’Amérique et l’Europe, se retournant sur elles-mêmes, étaient en proie au pessimisme et au désespoir, l’Asie embrassait la mondialisation avec une confiance et un optimisme croissants.

« Les deux dernières décennies ont été les meilleures ou les pires, selon l’endroit du monde où vous vous trouviez, écrit Parag Khanna. Tandis que l’Amérique et l’Europe, se retournant sur elles-mêmes, étaient en proie au pessimisme et au désespoir, l’Asie embrassait la mondialisation avec une confiance et un optimisme croissants ». Ce n’est pas seulement que la croissance est brillante dans toute l’Asie, alors qu’elle s’essouffle en Occident ; ce sont ce qu’il appelle « les paradigmes du développement », c’est-à-dire les systèmes socioculturels en concurrence, qui auraient révélé la supériorité de ceux des Asiatiques. 

L’avenir des sociétés, écrit-il, tiendra de plus en plus à leur capacité à s’adapter au cours du monde. Et celui-ci ne dépend ni de leur degré plus ou moins élevé de démocratie ni de la pureté de leur capitalisme. 

Dans l’ensemble, qu’ils respectent la démocratie ou pas, les dirigeants asiatiques donnent satisfaction à leurs peuples.

Toutes les sociétés doivent faire des choix entre des objectifs incompatibles entre eux, dit-il. Elles doivent trouver des points d’équilibre entre des exigences contradictoires : l’ouverture au monde et la protection de leur population, la participation des citoyens et l’efficacité du gouvernement, l’individualisme et la cohésion sociale, la liberté de choix et les systèmes collectifs de protection sociale. 

Et ce qui satisfait les gens, ce n’est pas le respect des grands principes, mais des choses bien concrètes. Ainsi, ils veulent se sentir en sécurité dans la ville où ils habitent, être en mesure de pouvoir acheter leur logement, et pour cela, disposer d’un emploi stable et pouvoir compter sur des niveaux de revenu convenables à l’âge de la retraite. Sur tous ces points, les pays asiatiques ont progressé de manière impressionnante, tandis que chez les peuples occidentaux, la majorité connaissait une dégradation de ses conditions de vie. 

La légitimité politique des élites dirigeantes repose sur les performances atteintes par leur pays sous leur responsabilité. Et c’est la raison pour laquelle celle des gouvernants occidentaux est faible : ils ne donnent pas satisfaction. 

La recette du succès asiatique : capitalisme mixte, gouvernance technocratique, conservatisme sociétal. 

Pour Parag Khanna, les trois facteurs qui expliquent le triomphe de l’Asie sont : un capitalisme mixte, une gouvernance technocratique, un conservatisme sociétal. 

Capitalisme mixte : les gouvernements s’appuient sur les marchés, mais ils les « pilotent ». Ils favorisent des champions nationaux et dirigent les investissements vers des secteurs stratégiques.

Gouvernance technocratique : ils mesurent en permanence le niveau de satisfaction des citoyens à travers un très grand nombre d’indicateurs, tout surveillant de près les réseaux sociaux, afin d’empêcher la propagation d’idées déstabilisantes.

Conservatisme sociétal, enfin : les régimes asiatiques ont des justices sévères. La liberté de parole y est encadrée. Les innovations sociétales, limitées. Le système social de crédit, mis en œuvre en Chine, est considéré comme totalitaire en Occident ; mais il est, paraît-il, plébiscité par les Chinois eux-mêmes. 

Crédit : France Culture

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