Méritocratique ou politique, les deux versions du capitalisme du XXIe siècle

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Contrairement à ce qui a été longtemps le fait des Etats-Unis, la Chine ne cherche pas particulièrement à exporter son modèle économique. Mais de facto, il tend à s’imposer dans le Sud, au détriment du modèle occidental. Pour quelles raisons ?

Branko Milanovic, l’inventeur de la « courbe de l’éléphant » est un économiste serbe, un temps basé à Paris, avant de devenir une des têtes de la Banque mondiale, puis professeur d’Université à New York. La « courbe de l’éléphant », c’est le graphique par lequel il a démontré que la mondialisation avait bénéficié essentiellement à l’ensemble des nations asiatiques, ainsi qu’aux plus riches en Occident, mais pas aux classes moyennes et populaires de ces pays occidentaux. Il vient de publier un livre intitulé Capitalism, Alone : The Future of the System that Rules the World, qui fait l’objet d’une discussion dans le dernier numéro de la revue The American Interest.

Le livre de Milanovic commence par une discussion assez caustique des thèses, fameuses en leur temps, de Francis Fukuyama – qui se trouve être le principal responsable éditorial de The American Interest… En 1989, à la veille des révolutions de velours d’Europe centrale, Fukuyama avait écrit que le modèle occidental, caractérisé par la démocratie libérale et l’économie de marché n’avait plus de rival idéologique. Pour Milanovic, Fukuyama s’était trompé.

Quand le système chinois introduit un schisme au sein du système capitaliste

En effet, selon l’économiste serbe, une loi de l’histoire veut que lorsque, dans une aire géographique, une religion ou une idéologie semble l’emporter, il se produit presque nécessairement un schisme, une fracture à la fois intellectuelle et politique. On peut penser au protestantisme, ou au chiisme. Cette fois, certes, le communisme a disparu, victime de ses échecs à répétition, mais le capitalisme lui-même s’est scindé en deux. En Occident, nous connaissons un « capitalisme libéral méritocratique ». En Chine, a succédé au communisme et sous son nom, un « capitalisme politique »

Les Occidentaux, comme Fukuyama, ont commis une grave erreur en jugeant que la démocratisation de la Chine était inévitable, qu’elle serait dictée par la logique même de son développement. Le New York Times prétendait, il n’y a pas si longtemps, que l’usage de faire voter les téléspectateurs lors des jeux télévisés, constituait, pour les Chinois, l’amorce du suffrage universel et du multipartisme en politique. 

Comme les experts américains et européens d’autrefois projetaient une « convergence » entre le modèle soviétique et celui de l’Occident démocratique, qui ne s’est pas produite, leurs descendants ont imaginé une semblable convergence entre la Chine et les Etats-Unis. 

Deux versions du capitalisme

Mais lorsque Xi Jinping a été nommé président à vie, les experts ont déchanté. Ils ont dû reconnaître que la Chine n’était nullement engagée dans la voie d’une démocratie et d’un capitalisme de modèle occidental. Malgré son adhésion à l’OMC, elle n’avait pas accepté de jouer selon les règles en vigueur en Occident. Elle pillait les technologies disponibles, ne respectait pas les droits de propriété intellectuelle. L’Etat y subventionne les entreprises et les secteurs qu’il entend favoriser à l’extérieur. Mais les Américains prirent conscience tardivement qu’ils avaient affaire à un rival qui incarnait une véritable alternative à leur propre système. C’était chose faite avant même l’élection de Donald Trump. 

Ce que Milanovic appelle le « capitalisme libéral méritocratique » se caractérise par le respect de la loi, le pluralisme politique, la tolérance et le fair-play. Or, le sentiment s’est répandu que ce fair-play avait disparu. Que les élites méritocratiques étaient parvenues à truquer le système à leur propre profit. Cette impression est sortie renforcée de la crise des subprimes : ceux qui avaient déchaîné le tsunami financier sont repartis avec leurs gains, tandis que des dizaines de milliers de familles américaines perdaient leurs maisons.

Le « capitalisme politique » est un système dans lequel le gouvernement conserve l’autorité politique ultime et arbitraire sur les décisions d’ordre économique. Une bureaucratie experte y est chargée de pousser les feux de la croissance. Les capitalistes sont autorisés à s’enrichir, mais sous le contrôle de l’Etat. 

Quel modèle l’emportera ?

Les deux systèmes sont à présent en concurrence. Le modèle libéral méritocratique a ses faiblesses : des richesses colossales se sont concentrées entre un nombre trop réduit de mains. D’une manière générale, les élites s’y autoreproduisent en trustant les formations haut de gamme au profit de leur progéniture. Mais le modèle capitaliste politique a ses propres contradictions internes : la démarcation entre la bureaucratie dirigeante et le milieu des affaires n’est pas claire. L’absence de contrôle démocratique favorise la corruption. 

Quel modèle va l’emporter ? Le modèle chinois est très attractif pour les élites du Sud. Il leur offre la stabilité du pouvoir. Certes, la direction chinoise prétend que l’Empire du Milieu respecte la souveraineté de ses partenaires et n’a nulle intention d’exporter son système. Mais, en concurrence avec les Etats-Unis, elle cherche cependant à imposer ses propres normes et standards dans le domaine des technologies de pointe. De facto, elle est donc destinée à exporter son modèle. 

Conclusion : contrairement aux prédictions de Fukuyama, le capitalisme occidental a bel et bien un rival. Et le jeu reste très ouvert. 


Crédits : France Culture

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