Climat : nos grandes écoles fabriquent-elles du conformisme ?

© Can Stock Photo / z1b

La question n’est pas nouvelle, mais elle m’est apparue avec une singulière acuité la semaine dernière après avoir reçu soixante candidats en oral d’admission. J’ai été frappé, à part quelques heureuses exceptions, de l’uniformité de leurs centres d’intérêt autour de la question climatique. Cette uniformité, soit qu’elle représente une simple façade pour les candidats, soit qu’elle soit sincère, pose un véritable risque économique et sociétal.

Soixante candidats reçus en entretien. Tous, ou presque, n’ont qu’un mot à la bouche : sauver le climat. Quand on les interroge sur leur projet professionnel, c’est sur cette question qu’il est centré d’une façon ou d’une autre. Bien sûr, le formatage des candidats n’est pas chose nouvelle. Depuis onze ans que je fais passer des entretiens, j’ai toujours vu des candidats très bien préparés, souvent d’ailleurs, pour ceux dont les parents ont de l’argent, avec l’aide d’une boîte spécialisée. Ils réussissent à cocher toutes les cases du candidat parfait : un hobby original, un sport — collectif il va de soi, car « le travail en équipe est très important » — une expérience humanitaire « très formatrice pour moi » pour montrer le souci des autres, leur soif de réussite personnelle masquée derrière un altruisme de façade, car vécue avec mauvaise conscience. Mais au moins jusque-là, les projets et centres d’intérêt variaient considérablement : les candidats voulaient aller qui dans la finance, qui dans le marketing, qui dans l’entrepreneuriat, et malgré le conformisme, les intérêts étaient variés, et chacun assumait une volonté de réussite personnelle.

Mais ce qui est vraiment nouveau, c’est cette omniprésence de la question environnementale dans leurs projets. Veulent-ils être entrepreneurs ? C’est pour créer une entreprise « à impact environnemental positif » comme ils disent. Veulent-ils être auditeurs ? Oui, mais auditeur environnemental. Ouvrir un hôtel ? Écoresponsable ! Quel que soit le projet, celui-ci sera positif, local, responsable, désintéressé, inclusif et bienveillant, bien sûr, mais surtout il permettra de sauver le climat.

Fake it until you make it

Ne peut-on voir là une prise de conscience de nos candidats des enjeux actuels de notre planète et s’en féliciter ? Ce serait bien naïf, je pense. Ce que je vois, ce sont des candidats qui font tout pour coller à ce qu’ils comprennent de nos attentes, tant la question est mise en avant par toutes les écoles et les entreprises aujourd’hui. Peut-être n’ont-ils en réalité que faire du climat, mais jouent le jeu pour rentrer ; si c’est le cas, alors ce que nous leur enseignons, c’est que le mensonge paie. Nous avons créé un goulet d’étranglement, un point de passage unique ; nous les forçons à se travestir encore plus qu’ils ne le faisaient par le passé. Ils récitent le couplet climatique attendu, un ave, deux paters, et hop, absolution et entrée au paradis où ils oublieront toutes leurs belles paroles. Et nous pensons changer le monde ainsi ?

Mais il est possible aussi qu’ils soient sincères. Et c’est peut-être pire. Nous sommes au milieu d’une des pires crises économiques des cinquante dernières années, des millions de gens peinent à boucler leurs fins de mois, des milliers d’entreprises sont en difficulté, la pandémie n’en finit pas de finir et de repartir, mais pas un seul – pas un seul – candidat n’a parlé de cela spontanément. Isolés dans leur bulle de classe prépa pendant deux, voir trois ans, nourris aux réponses préparées sur la base de nos brochures publicitaires, conditionnés par le barrage de propagande sociétal actuelle, ils sont devenus des produits parfaitement formatés en amont. Certifié conforme ! Puis, à l’issue de ce processus de sélection basé sur le respect de la conformité, ils arrivent chez nous en septembre et nous leur demandons… d’être innovants et de casser les codes !

Parfois, heureusement, il y a quelques bonnes surprises. Des candidats qui sont non conformes, qui parlent de ce qu’ils veulent faire avec courage. J’en ai eu plusieurs : cette jeune femme qui nous dit apprécier la lecture de Marx et qui a convaincu sa famille d’aller visiter le musée du prolétariat à Manchester plutôt que visiter Vienne ; cet ancien militant impliqué dans la campagne de François Fillon, ce passionné de mythologie grecque, ou encore ce fils d’immigrés kurdes qui travaille depuis son plus jeune âge sur les chantiers de son père. Aucun d’entre eux ne fait le moindre effort pour faire semblant de se conformer au dogme officiel. Aucun ne s’enferme non plus dans une posture d’opposition de principe. Ils sont simplement eux-mêmes ; ils tracent leur route à partir de qui ils sont. Ceux sont eux qui ont raison et qui sont notre meilleure chance. Bienvenue à vous messieurs-dames, ne lâchez rien.

Une diversité en trompe l’œil

Nous n’avons de nos jours que le mot diversité à la bouche, mais ce mot est le plus souvent compris de façon très restrictive : diversité hommes/femmes, au mieux, diversité ethnique et raciale parfois, mais cet effort sincère masque un progrès du conformisme des idées et de la façon de penser qui est une menace mortelle pour notre société. Ce que l’histoire nous a appris est que les tournants sont parfois profonds et brutaux, et qu’il n’est jamais bon de n’avoir qu’une seule pensée. La diversité de pensée est notre meilleure assurance pour l’avenir. Elle permet de créer des poches alternatives pour le cas où la pensée officielle se retrouverait mise en défaut. J’ai évoqué dans un article précédent comment cette diversité avait sauvé l’armée française en 1914 : au début de la guerre, l’armée est mal préparée. Ses doctrines, ses armements datent de la guerre de 1870. Sa pensée est dépassée. L’entrée est guerre est un désastre. Elle recule sur tous les fronts et ses hommes se font massacrer. Heureusement, depuis des années, elle avait laissé se développer en son sein des expérimentations sur les armes modernes, à l’initiative d’officiers sur le terrain. Ces initiatives se font souvent en opposition aux doctrines officielles, mais elles sont tolérées. Des officiers apprennent à piloter des avions, à utiliser la TSF, à manœuvrer autrement, etc. Elles sont très locales, mais lorsque le choc de la guerre fait s’effondrer la doctrine officielle, 60 % des généraux sont limogés, et les promoteurs de ces innovations montent brutalement dans la hiérarchie, ce qui permet de les passer à l’échelle et de transformer l’armée. Avoir toléré la diversité de pensée a sauvé l’armée française, comme cela sauve tout collectif quand l’épreuve survient.

« Le principe du vrai courage, c’est le doute. L’idée de secouer une pensée à laquelle on se fiait est une idée brave. Tout inventeur a mis en doute ce dont personne ne doutait. C’était l’impiété essentielle. »

Alain

Former des citoyens, pas des militants

On l’aura compris, la nature même de l’exercice fait que nous ne pouvons guère reprocher aux candidats de nous offrir ce qu’ils pensent que nous attendons. Autrement dit, nous sommes, en tant qu’éducateurs, les principaux responsables de ce jeu de dupes. Nous créons l’enfer que nous regrettons. Nous leur apprenions comment penser, nous voulons maintenant leur dire quoi penser. Nous formions des citoyens, nous voulons maintenant former des militants d’une cause unique. Ça ne peut que mal se terminer. Ça s’est toujours mal terminé. Or il n’est pas vrai que l’ensemble des problèmes de la planète se ramène à la question climatique, si importante soit-elle. Il est important qu’il y ait des entrepreneurs qui entreprennent, des auditeurs qui auditent, des marketeurs qui markettent et qui se préoccupent d’autre chose que du climat. Notre pays a besoin d’entreprises performantes et innovantes pour son économie, sa richesse, pour son système social, pour son indépendance, en bref pour rester lui-même, mais surtout nous devons rester fidèles à la tradition humaniste et résister à l’idée que nos étudiants deviennent des moyens au service d’un but, si noble soit-il. Si l’histoire est un guide, cela ne peut se faire qu’en assurant une diversité de pensées, d’objectifs et de philosophies, en empêchant l’étouffement par une finalité unique. C’est désormais un défi central pour les grandes écoles.

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