Résilience et soutenabilité, deux concepts à placer au cœur de la science économique

Robert Skidelsky – Crédits : Wikimedia Commons

L’économiste non-conformiste Robert Skidelsky prolonge la théorie keynésienne à la lumière de quelques accidents récents.

C’est à une complète révolution mentale que nous appelle le biographe de Keynes, Robert Skidelsky, membre de la Chambre des Lords britanniques. Passer d’une économie fondée sur la notion d’efficacité des facteurs productifs à une économie du moindre risque. 

Mondialisation et automatisation sont également fondées sur la recherche de l’efficacité optimale des facteurs de production

L’économie, écrit-il, dans un article publié sur Project Syndicate, a été de tout temps la science consacrée à l’étude des moyens d’utiliser le moins de ressources disponibles, en termes de travail, de capital et d’énergie, afin de produire le maximum de biens et de services. Elle a donc été conduite par une recherche d’efficacité. 

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre ce que l’Américain Paul Samuelson, commentant David Ricardo, a baptisé « la division internationale du travail ». Le Britannique Ricardo avait écrit que chaque pays devait utiliser son « avantage comparatif » sur les marchés mondiaux et se spécialiser dans les secteurs de production où il est le meilleur. 

L’exemple, devenu classique, donné par Ricardo, qui écrivait au début du XIX° siècle, portait sur la production comparée de vin et de draps. Même si le Portugal pouvait fabriquer sur son sol les draps qu’il importe aujourd’hui d’Angleterre pour moins cher que ceux qu’il achète aux Anglais, démontrait Ricardo, il aurait pourtant intérêt à consacrer ses capitaux disponibles à produire les excellents vins qu’il vend aux Anglais. Car c’est sur le vin qu’il est meilleur. C’est cette théorie qui fonde notre mondialisation. 

En théorie encore, les technologies nouvelles, qui permettent d’économiser du travail pour produire la même quantité de produits ou de services, se traduisent par une amélioration de la productivité du travail. Pourquoi alors, la plupart des économies occidentales connaissent-elles la « grande stagnation » de cette productivité, qualifiée de « stagnation séculaire » par Larry Summers dans son fameux discours de 2013 devant le FMI ? 

Il faut changer de logiciel, répond Skidelsky. Mettre au cœur de la science économique d’autres concepts que ceux d’efficacité et de productivité. Les remplacer par ceux de résilience et soutenabilité. 

Et ce, pour trois raisons.

D’abord parce que le prix des ressources disponibles sur la planète n’est pas suffisamment indicatif de l’état réel de ces ressources. Ce qui est bon marché aujourd’hui peut se révéler extraordinairement cher demain, si la ressource tend à s’épuiser.

Ensuite, parce que la crise sanitaire actuelle a mis en lumière la fragilité et la vulnérabilité des chaînes de valeur mondialisées. Nous avons, en particulier, réalisé notre dangereuse dépendance envers certains équipements médicaux fabriqués presque exclusivement en Chine. La division internationale du travail est une excellente idée en temps normal. Elle risque de se révéler désastreuse en temps de crise grave. Comme l’a écrit ailleurs Skidelsky : 

Les prévisions macroéconomiques finissent sur les rochers quand la mer n’est pas complètement calme. 

Keynes, a écrit Skidelsky, « s’occupait de la logique des choix en situation d’incertitude ». Et c’est ce qui l’a rendu keynésien.

Enfin, la recherche d’efficacité à tout prix, qu’elle passe par la mondialisation et le séquençage optimal de la chaîne de valeur, ou l’automation de la production, se traduit par des disparitions d’emplois. Notre système économique est basé sur la consommation des ménages. Afin qu’ils puissent consommer, il faut encore qu’ils disposent de salaires décents. En tous cas, il y a un équilibre à trouver entre efficacité et soutenabilité. 

Comme le disait John Maynard Keynes, rappelle son biographe, « l’avenir est incertain ». Il n’y a donc pas de raison de considérer que les bonnes raisons que nous avons eues de faciliter le libre-échange et d’automatiser la production seront encore bonnes demain. Extrapoler à partir des conditions présentes pour tenter de prédire le futur est une erreur. Quelle place faisons-nous aux événements imprévus, car imprévisibles, tels que les inventions, les tournants politiques, les troubles sociaux, les guerres, les tremblements de terre et les crises financières ? 

S’inspirer du principe du « moindre risque de dommage causé »

Il s’ensuit, conclut Skidelsky, que les décideurs politiques doivent changer de priorité. Il leur faut s’inspirer du principe du « moindre risque de dommage causé ». Moins chercher à maximaliser les bénéfices et davantage à limiter les risques. 

Comment chiffrer ces risques ? En se référant aux travaux du mathématicien russe Vladimir Masch, qui a inventé un système ingénieux « d’optimisation sous contrainte de risque ». Il ne faut pas se cacher qu’une telle problématique, ajoute Skidelsky, nous conduira inévitablement à nous poser des questions très sensibles. Et en particulier celle-ci : « Jusqu’à quel niveau l’accroissement de la population mondiale est-il soutenable ? »

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