Action Froid, ou quand les réseaux sociaux servent à sauver des vies

Laurent Eyzat

Le succès fulgurant de l’association Action Froid créée par Laurent Eyzat pour venir en aide aux SDF montre à quel point les réseaux sociaux peuvent engendrer de superbes dynamiques humaines. Mais le cœur du projet et sa valeur résident à l’opposé : dans la rencontre de visu, la poignée de main, le regard croisé. Une formidable aventure humaine qui a également inspiré au plus haut point un entrepreneur, Emmanuel Thieffry. Rencontres. 

C’est en arpentant par un soir de février 2012 (— 8 °C) le « boulevard des allongés » (l’avenue de l’Opéra à Paris), le long duquel chaque pas de porte héberge son SDF que Laurent Eyzat décide, à son tour de « faire quelque chose ». Mais quoi ?… Allez vers ces femmes et ses hommes, déjà ; leur parler, apporter à manger et une protection contre le froid… Seul ? Oui, mais pourquoi pas en nombre, pour être plus efficace… « J’ai alors lancé sur Facebook une opération du style : “On a 6 heures pour sauver des vies. Qui est partant ?” Deux heures plus tard, je filais acheter des couvertures avec les 400€ récoltés. Huit jours plus tard, 1200 personnes m’avaient contacté. 15 jours plus tard, 15 antennes s’étaient créées en province ! »

Uniquement via Facebook donc. L’association Action Froid ne se créera dans les faits que bien plus tard, chaque antenne demeurant absolument libre de ses initiatives. Les finances seules sont centralisées pour des raisons comptables avant d’être reversées intégralement à leur source. Le but commun à tous : « organiser des maraudes sociales et venir en aide à ceux qui n’ont même plus le courage de se rendre jusqu’au camion où au lieu de distribution » raconte Emmanuel Thieffry, un ancien membre du CJD du Nord qui rejoint l’association peu après avoir croisé son charismatique fondateur.

« Un vrai laboratoire du changement »

Mais quand une journaliste du Monde raconte cette épopée singulière en première page du quotidien, c’est l’effet boule de neige. Quelques heures plus tard, Laurent Eyzat se retrouve sur les plateaux de télévision… « Internet a bousculé les codes, c’est certain ; aujourd’hui encore, 7 ans après, la moitié des bénévoles (2000 en moyenne) arrivent via notre site. Mais pour durer, il faut qu’il y ait derrière quelque chose de plus profond, un vrai lien, un esprit. On apprend beaucoup sur l’humain ; n’allez pas croire par exemple que la concurrence entre associations caritatives soit moins féroce qu’entre entreprises, au contraire ! Mais que de belles aventures humaines ; des créations, des passations, un vrai laboratoire du changement. D’ailleurs, je n’y ai pas échappé : ma vie comme celle de mes proches a fortement été impactée. Je me suis réorienté et ai créé, depuis, une SCOP, La main solidaire, alors que je n’avais même jamais imaginé devenir un jour entrepreneur social ».

« Je changeais mon monde »

 Même profonds bouleversements dans la vie d’Emmanuel Thieffry, créateur donc d’une première antenne dans le Nord. « SDF et migrants, pour qui la rue n’est qu’une étape, sont porteurs d’une énergie bien différente, mais c’est le même acte qui nous réhumanise tous : oser croiser et soutenir le regard de l’Autre, l’appeler par son prénom. Evidemment, je me suis vite aperçu que là où je pensais apporter, c’est moi qui recevais, moi qui respirais mieux. Certes, je ne changeais pas le monde, mais je changeais mon monde, ici et maintenant, autour de moi. Et quand j’ai commencé d’en parler aux autres adhérents du CJD, le soir, l’écho a été unanime : “On peut venir ?” Je me suis alors découvert une autre mission : emmener les adhérents du CJD jusqu’à cet échange de regards et de prénoms, car, c’est fou à dire, mais cela change définitivement le regard que vous portez sur les gens de la rue. Et puis rien que redécouvrir sa ville, la nuit, ensemble, génère de très bons moments ».

Des centaines de bénévoles se mobilisent chaque semaine via les réseaux sociaux pour organiser des maraudes.

« La diversité devient une vraie force »

Allez savoir pourquoi, Emmanuel lui-même (qui a fédéré jusqu’à 500 bénévoles dans son antenne) s’est reconverti et a créé son entreprise sociale.

La rue m’a nourri à satiété, au point d’être convaincu mordicus qu’il y avait vraiment moyen de marier le sens et l’économique.

« Parmi les nombreux effets générés par l’expérience, il y a d’abord eu la découverte que ces sorties constituaient un formidable exercice de teambulding. Qui vous change du karting ! Mais surtout, la rue m’a nourri à satiété, au point d’être convaincu mordicus qu’il y avait vraiment moyen de marier le sens et l’économique. Alors, comme j’avais les chakras bien ouverts, je me suis lancé, j’ai créé Compethance, une boîte destinée à mettre en lumière d’autres invisibles : les handicapés mentaux dont pas mal d’autistes. On les forme à devenir développeur web et on leur trouve du boulot. Ils y deviennent rapidement des experts recherchés, car à l’heure de la transformation obligatoire, la diversité devient une vraie force. Au point qu’en nous faisant bien plaisir en termes de performance globale, nous avons déjà créé deux autres agences, à Lyon et à Paris. Transformer la contrainte en opportunité est réellement devenu notre modus vivendi et m’a inspiré mon leitmotiv du moment : “Faire d’un pépin une pépite !”

Pour aider l’association : https://www.actionfroid.org/adhesions-dons.html

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