L’innovation aux petits soins du grand bleu

Le NOTIL, développé par Marine Tech via contrat cadre avec la Marine Nationale, est un produit de crise, utilisé en cas de catastrophe pétrolière – ©MarineTech

Iadys, Francqueville, Marine Tech : sur le littoral méditerranéen, les PME investies dans la surveillance et la protection des mers ne manquent pas. Elles sont ainsi quelques-unes à faire rimer désir d’innovation et lutte contre les diverses pollutions impactant négativement les eaux du globe. Tour d’horizon de quelques fleurons provençaux de l’économie bleue.

C’est un fait, on tire désormais de façon plus que récurrente le signal d’alarme au sujet des pollutions en mer, notamment plastiques. Pour autant, certaines PME se positionnent d’ores et déjà pour redonner de l’oxygène aux mers du monde, et dans le Sud de la France on ne fait pas exception à la règle. Parmi ces pépites, la société provençale Iadys, conceptrice du Jellyfishbot. Ce robot nettoyeur, muni d’un filet, ramasse jusqu’à 50 kg de déchets en se mouvant à la surface. « Une solution adaptée aux ports maritimes et fluviaux, mais aussi à tous types de plans d’eau », précise son créateur, le docteur en robotique sous-marine Nicolas Carlési. Son entreprise, créée en 2016, lance un prototype un an plus tard. « Avec mon premier salarié, nous avons vite envisagé différents développements. Par exemple, joindre des matériaux permettant d’absorber jusqu’à 40 litres d’hydrocarbures, ce que nous avons mis en œuvre en 2018. Le Jellyfishbot a déjà été utilisé lors d’opérations de dépollution. » Autre évolution made in 2021, il existe à présent en version autonome au lieu d’être téléopéré. Des ambitions avérées en termes en R&D pour ce passionné de plongée et de voile…

Le robot nettoyeur conçu par Iadys gagnera dans les deux années qui viennent en intelligence, il s’enrichira de capteurs et se coordonnera bientôt avec d’autres Jellyfishbots pour des opérations de concert.

Un projet de longue haleine

L’amour de la mer et le désir de contribuer à la préservation de ce patrimoine naturel : c’est également ce qui a motivé le Provençal Philippe Francqueville, constructeur naval comme son père et son oncle, féru d’activités nautiques, à créer lui aussi une solution antipollution, le DPOL. Mais il a fallu un ingrédient supplémentaire, le hasard d’une rencontre. « Initialement mon entreprise, Francqueville, est spécialisée dans la conception de bateaux et semi-rigides en aluminium, sur mesure. Or un jour, un client m’a missionné afin de réaliser un support de dépollution pour bateau. Il n’a toutefois pas pu décrocher de subventions. » Malgré l’abandon du projet, l’idée a germé dans l’esprit de Philippe Francqueville. Alors il se lance le défi d’y parvenir seul il y a neuf ans, par à-coups, quand le lui permet son activité principale. « Il y a eu quelques changements de cap : nous avions prévu une solution très imposante, qui marche au solaire et récupère les déchets pour les mettre dans la poubelle verte. Puis en discutant, je me suis rendu compte que c’était trop cher. Un produit à 100 k€, ce n’était pas la solution. » L’équipe a donc viré de bord vers du plus petit, sans électronique. Désormais l’engin en question, au design proche d’un catamaran à l’instar du Jellyfishbot, mais au principe de fonctionnement différent – il est doté, lui, d’une pompe attirant jusqu’à 15 kg de déchets dans son filet — se branche à l’électricité. Relié à un groupe électrogène, il peut donc opérer également au large. « C’est l’électronique qui fait monter le prix. Il fallait simplifier pour être compétitif et faire en sorte que les clients puissent en acheter plusieurs, pour un effet optimal. » Car le DPOL est conçu pour se clipser à plusieurs unités.

Après plusieurs années de prototypage, le DPOL de Philippe Francqueville, ici en démonstration sur le port du Brusc à Six Fours (83), arrive enfin sur le marché.

Diversifier ses activités

Tout comme Francqueville, la Varoise Marine Tech, créée voilà 20 ans, a misé peu à peu sur la diversification de ses activités, explique son fondateur, Thierry Carlin. « Nous gérons de longue date plusieurs axes de développement. A la base, notre cœur de métier c’est la recherche de sources d’eau douce sortant du fond des mers. Nous avons donc conçu les outils nous permettant de les trouver. Certaines de nos innovations ont ainsi découlé de besoins inhérents à notre activité initiale. » C’est par exemple le cas de ces drones de surface qui ont valu à la Varoise, en décembre dernier, un beau succès commercial, puisque la PME a capté un marché français d’approvisionnement en vingt drones marins à vue de relevés bathymétriques, ce au nez et à la barbe des gros groupes œuvrant sur ce segment. Une expérience de la surveillance de l’environnement marin qui permet également à Marine Tech de se positionner sur la détection des pollutions marines via moyens aéroportés, maritimes et utilisation de capteurs. La Varoise forme par ailleurs ses clients à la lutte antipollution via ses produits.

Mais d’autres axes de développement sont nés d’opportunités. C’est par exemple le cas d’un chalut récupérateur de nappes d’hydrocarbures par très grande profondeur, aujourd’hui breveté, nommé NOTIL, « développé depuis 2010 avec la Marine nationale, via contrat cadre (suite à l’accident de la plateforme Deepwater Horizon, NDLR). L’Etat français l’utilise quand il est confronté à une catastrophe pétrolière. Il s’agit donc d’un produit de crise. » Ce qui n’empêche pas de possibles développements de cette technologie, loin s’en faut, poursuit Thierry Carlin. « Nous réfléchissons actuellement avec la Marine nationale à un système de sécurité décliné sur la base de la technologie du NOTIL. Il se fixerait sur le navire en cas d’avarie afin de le freiner et de limiter sa dérive. Le programme de R&D est en cours, le premier prototype a été testé en début d’année avec succès. Etape suivante, des tests grandeur nature sur un bateau de la Marine auront lieu d’ici le mois de juin. » Validation de la technologie qui signifierait forcément contrat à la clé.

Stratégies divergentes

Car l’important est bien sûr de pérenniser ces activités, par essence utiles à la planète. Cela passe par la commercialisation de ces solutions innovantes. Chez Iadys, la dynamique est bel et bien amorcée. « A fin 2020, nous comptions 25 robots en activité, soit 15 en France et le reste à l’étranger (Singapour, Norvège, Japon, Suisse et Tunisie, NDLR). » Toutefois malgré ses premiers succès internationaux, Nicolas Carlési vise d’abord un renforcement sur le marché intérieur, en restant sur la vente directe. Or avant de multiplier les contrats, il faut franchir un palier, celui de l’industrialisation de la production. « Nous finalisons en ce moment une levée de fonds dont le bouclage est prévu pour mars, afin de passer un cap de croissance, poursuivre dans la R&D et financer le déploiement international. Aujourd’hui notre unité construit 40 robots par an, avec la levée nous visons la capacité de production de 250 robots. » Concentrée sur ce seul produit, Iadys entend donc l’upgrader pour le rendre de plus en plus attractif. Ainsi après avoir donné à son robot de l’autonomie, la PME le fera devenir encore plus intelligent dès 2022, via une multiplication de capteurs permettant de détecter déchets et pollutions. Enfin en 2023, le Jellyfishbot pourra se coordonner avec ses semblables pour des opérations de concert.

Du côté de Francqueville, on entame seulement maintenant la commercialisation, mais l’entreprise a déjà vendu deux de ses DPOL. S’adressant aux ports comme aux sociétés de dépollution, l’entreprise prévoit une cinquantaine de ventes d’ici cet été et une centaine en fin d’année. Pour l’heure, ce nouvel axe de développement reste peu significatif en termes de CA, « une pompe ne se facture que 1500 euros quand la vente d’un bateau nous revient bien davantage », observe Philippe Francqueville. Il faudra donc du volume pour que cette activité-là pèse dans le chiffre de l’entreprise. Pour autant, le dirigeant, qui mise aussi sur une offre globale, bateau portuaire et DPOL en package, mûrit de belles espérances à l’export. Et envisage, si le succès commercial est au rendez-vous, de réinvestir ses gains en élargissant sa gamme et en créant des bateaux adaptés à la dépollution.

Enfin, Marine Tech aussi vise grand. « Cette année, nous allons nous structurer via mise en place de départements. Le prélude avant la création de véritables filiales, en engageant des partenariats industriels », annonce Thierry Carlin. A terme il y en aurait au moins deux, la filiale robotique et la filiale Helio, autre innovation de l’entreprise visant à potabiliser l’eau. Voire une troisième, dédiée à l’environnement et à la dépollution. Mais pour cela, il faudra que le test grandeur nature prévu d’ici quelques mois avec la Marine nationale tienne ses promesses. Verdict au mois de juin.

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