Game of Thrones : ce que la série nous enseigne sur le pouvoir

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La série Game of Thrones a passionné spécialistes en relations internationales, comme Dominique Moïsi. Et les intellectuels, de manière générale. En témoigne le tout dernier numéro de Papiers, la revue de France Culture, où l’on trouve un dialogue entre spécialistes, tiré de l’émission Signe des temps de Marc Weitzmann. 

D’abord, pour une raison bien vue par Ariane Hudelet, une universitaire spécialiste de l’analyse des séries, qui lui consacre un article sur le site The Conversation. La complexité narrative, les évolutions que connaissent les caractères des personnages, les retournements de situation sont si importants, dans Game of Throne, qu’il faut une vraie compétence au téléspectateur pour en décrypter les enjeux. C’est l’une des raisons qui fait que les fans de la série éprouvent le besoin de communiquer entre eux, de réagir aux scènes auxquelles ils viennent d’assister. 

Un monde en suspens, menacé de toutes parts

Mais tout le monde s’accorde sur le fait que le succès de Game of Thrones tient surtout à l’adéquation de la série avec nombre de préoccupations du moment. Je cite Ariane Hudelet : « Cette idée d’un monde en suspens, menacé de toutes parts, résonne avec nos peurs climatiques, politiques, avec les mouvements de population, les tensions internationales. »Tout en plongeant dans un stock de thèmes et d’archétypes issus tant de l’Antiquité et du Moyen Âge que des classiques de la fantasy, comme Le Seigneur des Anneaux, Game of Thrones « reflète parfaitement les grands enjeux contemporains ». 

Dans la revue Foreign Affairs, Charli Carpenter, professeur de sciences politiques à l’Université du Massachusetts analyse Game of Thrones en spécialiste des relations internationales. Elle s’intéresse notamment à l’ultime question posée par Tyrion Lannister, le conseiller démissionnaire de la reine Daenerys « Qu’est-ce qui unit le peuple ? Les armées ? L’or ? Les drapeaux. » 

Grands récits

C’est la question fondamentale de la légitimité sur laquelle reposent et le pouvoir en interne, et la puissance dans le domaine de la politique étrangère. Les théoriciens de l’école réaliste répondront, bien sûr, les armées. C’est la force qui permet de contraindre les sujets à l’obéissance et les États étrangers à l’allégeance. Les libéraux opteront pour l’or : c’est la richesse des nations et la prospérité de leurs citoyens qui assurent la tranquillité des dirigeants et la puissance des États. L’école constructiviste, elle, pourrait être tentée de choisir les drapeaux. C’est la réalité « historiquement construite » par les acteurs, les valeurs auxquelles ils adhèrent, l’idée qu’ils se font de leurs intérêts qui sont le moteur essentiel de leurs comportements. 

Ce sont de grands récits qui rendent compte de la réalité politique et qui lui donnent un sens.

Aucune des trois, bien sûr. Pour Tyrion, « il n’est rien de plus puissant qu’une bonne histoire. » Et selon Charli Carpenter, c’est là, la réponse la profondément « constructiviste ». Car ce sont de grands récits qui rendent compte de la réalité politique et qui lui donnent un sens. Ce sont eux aussi qui construisent et soudent les communautés politiques. D’où l’importance d’en prendre soin.

Du début, lorsque mensonges et calomnies déclenchent la Guerre des Cinq Rois, jusqu’à la fin, lorsque Tyrion, par son pouvoir narratif, sauve Westeros et met fin au cycle des guerres entre les Maisons, Game of Thrones montre le pouvoir du story telling. Non pas de la classique rhétorique de la persuasion, d’une série d’arguments agencés et appuyés sur des faits, mais d’histoires captivantes, probantes, convaincantes. 

L’obéissance est une affaire de persuasion.

Et cela correspond bien aux thèses que développent de nombreux spécialistes en sciences politiques. Le storytelling, écrit Charli Carpenter, est déterminant. Il façonne littéralement la manière dont nous appréhendons la réalité politique. De plus en plus, les spécialistes en théorie politique estiment que le pouvoir réside en réalité là où les gens croient qu’il réside. Obtenir l’obéissance est donc principalement une affaire de persuasion. 

Enfin, les réactions aux œuvres les plus marquantes de la culture populaire, celles dont on discute sans fin sur les réseaux sociaux, constituent un formidable moyen de connaître les vraies préoccupations du public. Aussi valable que les sondages d’opinion. Les réactions du public à certains épisodes en disent long. Le public américain a, paraît-il, détesté que King’s Landing, la capitale des 7 Royaumes soit bombardée. Après cet épisode, les spectateurs ont retiré leur soutien à Daenerys Targaryen et se sont mis à apprécier Jon Snow. Le public n’aime pas qu’on massacre des civils ni qu’on pratique la torture. Et c’est plutôt bon signe…

Crédits : France Culture

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