La transparence contre la démocratie

© Jeremy Perkins – Pexels

La transparence est au cerveau du démocrate ce que les phares d’une voiture sont aux yeux d’une biche : un éblouissement mortel. « L’affaire Griveaux », après bien d’autres, vient encore de nous le rappeler. Pourtant, nous la voulons partout cette transparence : dans les actes, les comptes, les coulisses, les alcôves, les lits même, et au plus profond des pensées, forcément mauvaises, des gens qui nous gouvernent. Nous l’exigeons aussi pour tous les puissants, les riches, les visibles, et pour tous les autres en général ! N’avons-nous pas le droit de tout savoir sur tout et sur tous ! N’est-ce pas cela la démocratie ? N’est-ce pas cela l’égalité ?

Avec la transparence, écrivait le regretté Guy Carcassonne, « la discrétion [devient] suspecte, la pudeur maladive, l’opacité illégitime, le secret monstrueux ». La révolution du Web a décuplé ce désir frénétique qui se goinfre de « joie mauvaise » : l’espace public cesse d’être le lieu de la médiation entre la société et l’Etat pour devenir celui de la révélation, du scoop et de l’indignation. On y expose les secrets d’Etat (au détriment de l’intérêt collectif) ; on y dévoile les confessions intimes (au préjudice des libertés individuelles). L’espace public n’est plus intermédiaire, comme à l’âge des Lumières, il est totalitaire, car il dévore tout cru et la société et l’Etat ! Au passage, on y perd la démocratie.

Plus on est informé, plus on se croît manipulé

L’emblème de cette dérive est Wikileaks et son fondateur charismatique, Julian Assange. En 2006, il crée une plateforme destinée à accueillir des données numériques massives émanant de « lanceurs d’alerte », dont l’anonymat et la diffusion sont garantis par un système sophistiqué, mêlant cryptage, dissémination des serveurs et réseau de « sites miroirs ». Au tableau de chasse de WikiLeaks, la publication de comptes bancaires secrets, la diffusion de la liturgie ésotérique de l’église de Scientologie (vendue à prix d’or aux adeptes), la mise en ligne des bavures de l’armée américaine et de télégrammes diplomatiques, la révélation des écoutes des dirigeants européens par la NSA, des emails du parti démocrate 2016, Hilary Clinton. Sur le site, on trouve deux devises : « nous n’avons jamais perdu une source » ; « nous n’avons jamais perdu un procès ». Tout cela semble très positif, mais quelle est l’intention ? La force d’Assange est de partir d’une conviction partagée par tout bon démocrate : « On ne nous dit pas tout ! ». Sentiment paradoxal à l’âge de la surinformation, mais qui montre que, plus on est informé, plus on se croit manipulé.

C’est le point de départ, convaincant, de la démonstration. Selon lui, il existe, dans les sociétés hypermodernes, une asymétrie d’information entre, d’une part, les Etats et les entreprises (les gros) et, d’autre part, les citoyens et les consommateurs (les petits). Cette asymétrie, déjà énorme, augmente avec la croissance des données (les big data). Elle est source de domination, mais surtout elle nuit au bon fonctionnement du marché, car elle fausse la libre concurrence. Eh oui, on oublie souvent, surtout en France, qu’Assange est un libertarien affirmé : un horrible néo-libéral ! L’organisation des fuites (leaks) à partir des failles des Etats ou de banques trop sûrs de leur puissance et de leur impunité permet donc de rebattre les cartes pour une concurrence, redevenue saine.

Là n’est pourtant pas le seul objectif de WikiLeaks. Son action n’est pas seulement informative contre les puissantes organisations, elle est aussi et surtout punitive. C’est là que la publicité dérive en « transparence ». Quand celle-là se contente de « rendre public » ; celle-ci entend « rendre justice », c’est-à-dire juger, condamner et exécuter… Le lanceur d’alerte se mue en procureur et en bourreau au détriment de tous les droits existants. Défenseur acharné de la vie privée, la bande d’Assange n’hésite pas à violer celle de ceux qu’elle juge coupables sans autre forme de procès. Sa ligne de conduite est simple : aucune « censure » à la divulgation des documents quels qu’ils soient, aucun tri, aucune réserve. Numéros de compte bancaires dévoilés, échanges de mails publiés en masse, photos personnelles, identités et adresses révélées, agents infiltrés, correspondants et indicateurs désanonymés : rien n’est filtré ; aucun principe ne vient stopper le tsunami. Les données sont livrées brutes sous couvert d’une neutralité affichée, mais peu plausible quand on voit les cibles privilégiées.

Justice sélective

Les Etats-Unis arrivent en tête. Pourquoi ? Parce que c’est plus facile, moins dangereux, et plus porteur : le buzz est garanti par l’écho des réseaux ; la protection juridique est assurée par cet Etat de droit que l’on veut détruire. En revanche, rien sur la Chine, la Russie ou l’Iran… C’est tout le paradoxe de WikiLeaks : au nom de la liberté, il ne s’attaque qu’aux régimes les plus libéraux. L’Assange exterminateur sont donc bien loin de la pureté idéaliste qu’on attribue d’ordinaire aux « lanceurs d’alerte ». D’ailleurs, lui et tous ses apôtres (dont l’angelot Juan Branco) n’aiment guère qu’on mette le nez dans leurs affaires. La transparence, il est vrai, déteste la publicité. Il serait donc temps, pour les démocrates sincères, de cesser d’être les idiots utiles de cet « idéal » délétère. La démocratie a besoin de clarté, de franchise, de confiance, de responsabilité ; certainement pas de cette transparence qui est l’ultime héritage du totalitarisme.

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