COVID-19 : Gare à l’argent sale !

Vendez tout de suite votre hôtel, nous vous en offrons x millions. Dans un mois, vous n’aurez que les deux tiers de cette somme. Dans trois mois, la moitié. Rien qu’autour de Rimini, depuis le confinement, des dizaines de propriétaires d’hôtels italiens sont harcelés par ce genre de propositions. Elles sont l’œuvre de « chacals criminels et mafieux », écrit le quotidien Il Gazzettino. « Des Vénitiens ont déjà reçu des mails d’investisseurs étrangers prêts à racheter leurs appartements », rapporte Lidia Fersuoch, présidente d’Italia Nostra Venezia, association italienne de défense du patrimoine.

« Venise s’attend au pire », conclut-elle. Plus de 100 hôtels, dont un palace de 200 chambres, sont en vente. Ils risquent de « tomber dans les mains de la criminalité organisée » par l’intermédiaire de « sociétés créées ad hoc pour recycler l’argent sale », préviennent les hôteliers vénitiens !

Voleurs de santé et cybermenaces

La pire des erreurs serait de croire qu’il y a là un problème spécifiquement italien qui ne nous concerne pas. L’Italie donne l’alerte, mais c’est dans le monde entier qu’Interpol multiplie, depuis le début de la pandémie, des opérations, notamment contre les « voleurs de la santé ». Les menaces qui montent concernent toute l’économie et, en particulier, l’ensemble des entreprises liées au tourisme. Une opération menée avec 90 pays vient de faire arrêter 121 criminels trafiquant masques et produits pharmaceutiques. « 37 groupes criminels organisés » ont été neutralisés. Interpol dresse l’inventaire d’une série de menaces. Naturellement, le commerce frauduleux de produits de santé augmente nettement comme les cybermenaces, particulièrement contre les prestataires de services de santé. Le trafic de drogue s’est intensifié « via les médias sociaux, les messageries cryptées et le dark net ». Attention, avertit Interpol, « à la recrudescence des escroqueries par téléphone » et à l’hameçonnage, ces e-mails, censés émaner d’autorités sanitaires nationales ou mondiales, vous incitant à livrer vos données personnelles, bancaires ou « à ouvrir une pièce jointe contenant un logiciel malveillant ».

Cependant, le danger le plus grave c’est « que des particuliers et des entreprises, dont les revenus ont baissé, deviennent la proie d’usuriers ». D’où une multiplication de recommandations : « Soyez vigilants si l’on vous demande d’autoriser un tiers à utiliser votre compte bancaire. Méfiez-vous des opérations en espèces portant sur une somme importante… Ne vous laissez pas manipuler : les organisations criminelles visent généralement à créer une relation avec leurs victimes avant de les duper. » Et même, « Attention aux courriels utilisant le nom d’Interpol à des fins frauduleuses » !

Dopage financier par les mafias

Le préfet Franco Gabrielli, directeur général de la sécurité publique en Italie, a alerté très tôt Interpol et ses 194 pays membres. Il a décrit ce qui est en train de se réaliser : « Les analystes bien payés des organisations mafieuses sont déjà au travail pour identifier les grandes occasions de profit créées par le coronavirus ». Franco Gabrielli annonçait qu’après la vague virale, « la menace mafieuse pourrait exploser avec une force inédite. » Il s’agit « de maintenir la légalité et d’empêcher la pollution du monde économique par la pègre ». « Nous risquons un dopage financier par les mafias » avertissait Franco Gabrielli : « l’onde de choc des capitaux sales de la mafia pourrait financer la crise de liquidités des grandes entreprises et aussi des petites et moyennes, qui peinent à faire face à leurs charges (…) La criminalité organisée profiterait de ce moment de difficulté pour s’infiltrer parmi les actionnaires en apportant l’argent nécessaire ou en proposant des prêts à des taux usuriers. Ainsi, à la fin de la crise, les associations criminelles auraient pollué l’économie et pris le contrôle d’entreprises auparavant non infiltrées. » Le criminologue Federico Varese, professeur à Oxford, met en garde également contre d’autres détenteurs d’argent sale, rois, dictateurs, milliardaires, politiciens, champions de l’évasion fiscale et des paradis fiscaux ! 

Surnommé le chasseur lorsqu’il arrêtait d’importants boss mafieux, l’ancien procureur antimafia, Alfonso Sabella, confirme le danger. Les seuls en position de répondre à la très grande crise de liquidités, ce sont les hommes des organisations criminelles. Le besoin d’argent est tel qu’à Naples les membres de la Camorra, agissant à titre personnel, sont déjà en train de multiplier les prêts usuriers. Une aubaine, explique le juge, car lorsqu’on blanchit 100 euros sales, par les voies habituelles, on n’en récupère que 80. A présent, l’usure permet d’en obtenir 150, grâce à des intérêts d’au moins 4 % par mois. Au-delà de ces initiatives « privées », le danger qui nous guette vient bien des organisations criminelles. Elles tuent moins qu’hier, mais n’en sont pas moins actives.

« Suivez l’argent »

Que faire ? Avec Peter Gomez, directeur d’Il Fatto Quotidiano, un journal qui, chaque jour, dénonce les mafieux, le juge Sabella soutient la pétition Basta soldi sporchi, « stop à l’argent sale », réclamant, au Parlement italien, l’interdiction des payements en liquide. 25 000 personnes l’ont déjà signée. Les billets de banque ne sont pas seulement sales en surface, infectés de milliers de bactéries, ils peuvent aussi, explique la pétition, propager drogues, sang, escroqueries. « C’est cet argent comptant que recyclent les mafias en coulant les entreprises de l’économie légale ». Et d’évoquer les responsables corrompus de l’Administration, les voleurs, plus de 110 milliards d’euros d’évasion fiscale, près de 2000 euros retirés à chaque Italien.

Alfonso Sabella actualise la formule du juge Giovanni Falcone « Suivez l’argent ». Il la transforme en « Supprimez l’argent comptant ». « C’est le seul moyen de pister l’argent, car, sous forme électronique, il laisse des traces ». La suppression du comptant porterait, selon lui, un coup mortel au trafic de stupéfiants. Un trafic qui, actuellement, rapporte au moins 10 euros par euro investi. L’interdiction des payements en liquide renforcerait la légalité dans tout le pays et allégerait les charges des contribuables et des entreprises, débarrassés des coûts de la criminalité.

L’Etat Mafia

Le juge Sabella préconise de supprimer les commissions des banques, de simplifier les appels d’offres publiques et de mieux former les fonctionnaires pour qu’ils deviennent capables de détecter les trucages des appels d’offres. Et surtout ne pas écouter ceux qui proposent des procédures d’exception laxistes sous le prétexte des circonstances. Le professeur Varese, lui aussi, condamne ces propositions intéressées. L’économie de marché, martèle-t-il, a besoin d’un Etat fort, capable de protéger les marchés. « Il ne faut pas suspendre la légalité, mais la rendre efficace ! Le véritable défi à relever par un Etat hypertrophié est de produire des normes plus efficientes, plus simples. » Un avertissement qui vaut pour une France elle aussi trop bureaucratique, étouffant sous des législations et des réglementations inutilement compliquées.

Federico Varese met en garde contre un danger généralement méconnu, mais qu’un débat sur LCP vient de confirmer. L’ambition des organisations mafieuses dans le monde est, et a toujours été, avant le gain financier, de contrôler et administrer les territoires en lieu et place des Etats. Le coronavirus est pour cela une aubaine. Les gangs mafieux se substituent aux Etats défaillants en apportant aux « petits » le Criminal Welfare. Celui-ci est déjà en marche. En Italie du Sud, mais aussi au Mexique, en Amérique du Sud, au Japon, des gangs distribuent des vivres aux démunis, suivant les exemples de Lucky Luciano en 1929 et d’Al Capone en 1930. A Rio, un gang de la drogue a imposé des mesures de confinement face au négationnisme du président populiste Bolsonaro, pas encore contaminé à l’époque.

La majorité des pays n’ont pas adopté les outils nécessaires pour prévenir le blanchiment d’argent ni les systèmes de saisie préventive et de confiscation de l’argent d’origine suspecte ». Seule l’Italie a créé la notion de crime d’association mafieuse, sur l’initiative d’un sénateur qui l’a payé de sa vie. Une harmonisation des lois en Europe s’impose d’urgence. Premier progrès, les chefs de police de onze pays, dont Franco Gabrielli, ont tenu en juin, à Lyon, la première réunion du projet I CAN (Interpol Cooperation Against ‘Ndrangheta), centrée contre la « Ndrangheta. Parce qu’elle dispose d’une grande quantité de liquidités, la Mafia calabraise s’active dans trente pays, en adaptant ses procédures aux conditions locales.

En attendant, chacun, à titre privé, et professionnel, doit se tenir en garde contre les “cadeaux” et les offres miraculeuses qui pourraient lui être faites par des prête-noms.


Arlette et André-Yves Portnoff

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