Valeurs : deux Europe face à face

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Il y a six ans, Edgar Morin et Mauro Ceruti nous prévenaient : deux Europe s’affrontent en permanence, celle de Goethe, Voltaire, celle des Hitler, Staline, mais aussi d’autres monstres plus discrets. L’Europe humaniste, « exaltant la dignité de tout être humain, les droits des femmes, la liberté-égalité-fraternité », se heurte à l’arrogance « occidentalo-centrique » de pseudo-humanistes. Ceux-là se croient « propriétaires de la nature » et justifient l’extermination des autres civilisations. Nous devons choisir notre Europe, recommandaient les deux penseurs de la complexité.

Le chercheur grenoblois Pierre Bréchon publie, dans Futuribles, une analyse et des chiffres qui confirment cela de façon inquiétante. Il s’appuie sur des enquêtes menées tous les huit ans, depuis 1980, sur les valeurs des Européens. Et le constat d’Edgar Morin et de Mauro Ceruti se révèle plus actuel que jamais avec la montée des populismes et les menaces que subit la démocratie, même dans les pays des droits de l’Homme.

Les démocrates convaincus, une minorité ?

Pierre Bréchon, qui anime l’équipe française de l’European Values Study (EVS), montre que les attitudes vis-à-vis de la démocratie révèlent des clivages majeurs ; en 2017, date de la dernière vague d’enquêtes EVS, 38 % seulement de l’ensemble des Européens considéraient la démocratie comme « le seul système politique acceptable ». « 54 % soutiennent aussi un système d’experts prenant les décisions, 28 % ont de la sympathie pour un système autoritaire et 12 % pour l’armée au pouvoir. » Mais les « démocrates exclusifs, » 23 % dans la partie ex-soviétique de l’UE, sont beaucoup plus nombreux de notre côté de l’ancien rideau de fer : 42 % en Europe du Sud[1], 44 % en Europe de l’Ouest[2], 52 % dans les pays nordiques[3]. 41 % des Français soutenaient exclusivement la démocratie en 2018 comme en 1999[4].

Dans ces trois parties de l’Europe, l’égalité des rôles hommes femmes, autre indicateur de l’esprit démocratique, bénéficie d’une adhésion encore plus massive, qui atteint 92 % au Nord, 80 % à l’Ouest, 68 % au Sud, que l’on aurait pu croire plus machiste ; mais cette adhésion s’écroule à 49 % dans l’Est de l’Union européenne (UE)[5] et 29 % dans l’Europe orientale hors UE[6]. Par facilité de langage, laissant de côté cette dernière partie de l’Europe dominée par la Russie, je désignerai par Europe centrale l’Est de l’UE et par Europe occidentale l’Europe nordique, celle de l’Ouest et celle du Sud.

Altruisme, confiance et autoritarismes

En Europe centrale, 44 % seulement des gens se sentent « concernés par les autres », contre 60 % ou plus dans le reste de l’UE, nettement plus altruiste. L’étude distingue individualisme, en fait égoïsme, et individualisation, désir de libre arbitre. Celui-ci, lié à l’attachement aux libertés et à la démocratie, est le plus fort chez les Nordiques (63 %) et à l’Ouest (44 %) ; il descend à 28 % au Sud et tombe à 13 % en Europe centrale. Il en va de même pour la confiance envers autrui, très forte chez les Nordiques (73 %), moyenne à l’Ouest (47 %), plus faible au Sud (32 %) et en Europe centrale (21 %). Or, on sait que les mouvements populistes séduisent surtout des personnes pauvres ayant perdu toute confiance envers autrui, alors que les populistes de gauche gardent majoritairement confiance et espoir en un avenir meilleur. La confiance dans les institutions, le niveau de politisation, la perception positive des immigrés suivent la même géographie.

Ces indications s’accordent avec ce que nous constatons aujourd’hui : des gouvernements autoritaires multiplient les atteintes à la démocratie dans plusieurs pays d’Europe centrale ; une forte pression populiste, voire néofasciste, s’exerce en Italie où, en juin dernier, la Ligue, Forza Italia et les néofascistes avoués de Fratelli d’Italia cumulaient 48 % d’intentions de vote. Cet ensemble battrait la coalition gouvernementale du PD (centre gauche) et des Cinque Stelle (M5S, populistes plutôt de gauche), partis n’attirant que 35 % des électeurs.

Moins de tolérance en Europe centrale

Dans le même numéro de Futuribles, le chercheur grenoblois Raul Magni Berton analyse l’évolution de ce qu’il englobe sous le terme de tolérance : d’une part, la tolérance proprement dite, valeur éminemment démocratique, d’autre part, le laxisme, la permissivité. Depuis trente ans, on constate que les adultes en Europe de l’Ouest rejoignent les jeunes qui à l’époque accordaient aux autres davantage de libertés de comportement que leurs aînés. Seuls quelque 10 % des Européens occidentaux récusent les droits d’avorter, de s’euthanasier, d’être homosexuel, contre, respectivement, 13, 27, 54 % des Européens orientaux. Par contre, accepter des pots-de-vin est condamné par les trois quarts des Européens, un peu moins en France (62 %) qu’à l’Est (68 %) et par la moyenne des Européens de l’Ouest (78 %). L’analyse des enquêtes valeurs depuis 1980 conduit le chercheur Gilles Ivaldi (CNRS, Cevipof) à décrire une montée du populisme autoritaire, surtout dans l’Est européen. Si l’on prend comme indicateur du traditionalisme conservateur le refus du divorce, de l’homosexualité et de l’avortement, on constate, à l’Ouest, un recul constant depuis trente ans de ce conservatisme et son maintien à un niveau bien plus élevé à l’Est. En revanche, il y a partout une forte demande d’ordre et de respect de l’autorité. Quant à la xénophobie, elle reste très minoritaire à l’Ouest, tandis que les refus d’un voisin immigré ou musulman ont presque doublé à l’Est, entre 2008 et 2017, atteignant respectivement 38 et 35 %.

Ces évolutions sont liées au niveau de formation, de revenu et aussi de religiosité. Celle-ci, note Pierre Bréchon, « régresse presque partout sauf en Europe de l’Est où elle connaît une nouvelle vitalité dans cette période postcommuniste. » Une très haute religiosité est corrélée avec nettement moins de demandes de libre arbitre, d’opinions de gauche, moins de « démocrates exclusifs », beaucoup plus de nationalisme. Notons que, comme pour l’intégrisme musulman, ce n’est pas une religion, chrétienne en l’occurrence, qui est en cause, mais son interprétation conservatrice à l’opposé de ce que prêche le Pape actuel.

Interactions du culturel, de l’économique et du politique

Tout ceci montre que la démocratie est plus en danger que jamais, jusque chez nous. Gilles Ivaldi remarque que les facteurs culturels ne sont pas seuls en cause, que l’économie a son rôle ; « les transformations induites par la mondialisation et la modernisation — accentuées et/ou accélérées par la crise financière de 2008 — participent pleinement, en effet, de l’explication du phénomène populiste. En amont du processus causal, les multiples insécurités économiques jouent un rôle crucial dans la production d’attitudes xénophobes ou anti-élites, notamment, qui nourrissent en retour le vote populiste autoritaire. »

Cependant, il ne faut pas séparer facteurs culturels, économiques, sociaux, car ils interférent. Si l’économie occidentale n’était pas dominée par les visions court-termistes et les valeurs égoïstes du néolibéralisme qui se soucie de la liberté de l’argent, pas de celle des gens, la crise de 2008, annoncée par les scandales Enron et Parmalat, n’aurait pas eu lieu. Nous l’avons déjà expliqué ici (note 11) et il faut ajouter que les réseaux numériques ont permis l’éclosion d’un populisme digital, selon l’expression du juriste italien Mauro Barberis. Le Web introduit des biais cognitifs qui favorisent la diffusion des fake news et des messages de haine, de peur renforçant les thèses complotistes et populistes, les réflex favorables aux autoritarismes. De plus, l’intoxication populiste est facilitée par le ciblage des messages et le détournement des fichiers ; la propagande est beaucoup moins coûteuse par les voies numériques que par les méthodes classiques. Giuliano da Empoli a décrit comment, grâce aux techniques numériques, des Ingénieurs du chaos[7]manipulent la vie politique.

La crise globale déclenchée par la Covid-19 a été facilitée par la vision et les valeurs néolibérales, aggravée par les mouvements et pouvoirs populistes, autoritaires des Trump, Bolsonaro et autres Narendra Modi. Cette crise a accru les inégalités et les souffrances qui ont, dans le passé, favorisé les ennemis de la démocratie. On ne peut déchiffrer l’évolution du monde si l’on raisonne en la fragmentant alors qu’elle est construite par des successions d’interactions complexes.

Démocratie fragile et imparfaite

Nous devons d’autant plus devenir vigilants pour construire un avenir conforme à nos valeurs, à notre choix d’Europe, comme l’ont recommandé Edgar Morin et Mauro Ceruti, que nous ne devons pas nous payer d’illusions et croire que, chez nous, il n’y a pas de danger. L’étude des valeurs montre que les pays nordiques adhérent fortement à l’altruisme, au respect des libertés. Pourtant, c’est seulement le 1er avril 1961 qu’a été fermé au Danemark l’établissement de l’île de Sprogø. Depuis 1922, des centaines de femmes dérangeantes, parce que violées, enceintes hors mariage, simples d’esprit ou surtout aux mœurs libres, ont été déportées, maltraitées, souvent stérilisées. Au nom d’un eugénisme que nous voudrions réduire à une exclusivité des nazis, plus de 62 000 personnes ont été stérilisées en Suède entre 1935 et 1975, 11 000 au Danemark, 40 000 en Norvège, près de 60 000 en Finlande. La Grande-Bretagne a attendu 2009 pour s’excuser auprès des 150 000 enfants pauvres, orphelins ou volés à leur famille, déportés durant des décennies pour peupler le Canada et l’Australie. Le gouvernement canadien vient de déplorer un génocide culturel : 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits ont été arrachés à leurs familles depuis la fin du XIXe jusqu’aux années 1990, enfermés, souvent maltraités dans 139 pensionnats catholiques. Les Français n’ont naturellement pas de leçons à donner à qui que ce soit. Souvenons-nous simplement que « 45 000 malades mentaux sont morts de faim en France entre 1940 et 1945 » dans des hôpitaux psychiatriques du fait de leur gestion par les autorités vichyssoises. Aucun pays n’est à l’abri des pires dérives et il importe de rester vigilant sur les évolutions des rapports de forces entre valeurs antagonistes.


[1] Espagne, Italie, Portugal.

[2] Allemagne, Autriche, France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suisse.

[3] Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède.

[4] Pierre Bréchon. Les valeurs des Français en tendances: plus de liberté pour soi,

plus d’exigences dans la sphère collective. Futuribles n° 431. juillet-août 2019

[5] Bulgarie, Croatie, Estonie, Hongrie, Lituanie, Pologne, Roumanie, République tchèque, Slovaquie, Slovénie.

[6] Albanie, Azerbaïdjan, Arménie, Bosnie, Biélorussie, Géorgie, Monténégro, Russie, Serbie, Macédoine.

[7] Empoli Giuliano da, Gli ingegneri del caos. Teoria e tecnica dell’internazionale populista, Marsilio, Venezia 2019,  Les ingénieurs du chaos, JC Lattès. Mars 2019.

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