Audrey Chapot : « le métier hybride a toute sa place dans l’entreprise »

Audrey Chapot

« Me restreindre à une discipline n’a jamais fait sens pour moi ». Audrey Chapot se considère comme un touche-à-tout qui a toujours refusé de se laisser enfermer dans une filière ou une spécialisation. Diplômée en ethnologie et civilisation indienne, consultante en organisation, elle se consacre depuis 2012 à une activité d’aide à la réflexion et de consultations qu’elle a développée dans deux ouvrages. De son expérience professionnelle et de son vécu personnel, « l’anthropologue hybride » — ainsi qu’elle se définit a tiré un enseignement : « nombreux sont ceux qui savent faire beaucoup plus que ce que nécessite leur poste ». Il importe donc de les accompagner dans leur cheminement et de leur ouvrir l’accès à des « métiers hybrides ». Quelle est la fin de cette démarche ? « Renouer avec notre mode de fonctionnement naturel et notre enthousiasme, et en même temps apporter une contribution sociétale collective ». Ce plaidoyer est présenté dans un ouvrage publié le 24 mars  Eloge des métiers hybrides pour les touche-à-tout et les autres (www.audreychapot.com).

Quelle définition donnez-vous à métier hybride ?

Audrey Chapot : Un métier hybride est une activité créée de toutes pièces à partir de plusieurs disciplines a priori disparates. C’est un métier de sang mêlé. Il constitue pourtant un tout cohérent qui fait sens pour le professionnel qui l’exerce. Il lui permet à la fois d’en vivre, d’y trouver son compte et d’apporter sa contribution à la société. Les métiers hybrides ne sont pas monolithiques ; ils regroupent à la fois les défricheurs, avant-gardistes et créatifs, certains slasheurs-ces personnes qui exercent plusieurs activités simultanément —, et certains généralistes, ou si vous préférez les non-spécialistes.

Exercer un métier hybride, n’est-ce pas une forme de luxe destinée aux seuls touche-à tout de talents qui se sentent mal à l’aise dans un cadre professionnel formaté ?

A.C. : Ce que je souhaite montrer, c’est qu’il ne s’agit justement pas d’élitisme ni de cas particulier, mais d’une modalité ancestrale et répandue des activités humaines. Du point de vue anthropologique, l’être humain est un être banalement touche-à-tout, même si la « fabrique de notre histoire » nous fait croire le contraire. Nous oublions ainsi que la mono-activité professionnelle n’est qu’un formatage très récent pour répondre aux besoins spécifiques d’une époque. Le fait de se sentir parfois étriqué dans un environnement qui nous épuise plutôt qu’il ne nous nourrit n’a rien à voir avec une éventuelle minorité talentueuse.

Nous oublions ainsi que la mono-activité professionnelle n’est qu’un formatage très récent pour répondre aux besoins spécifiques d’une époque. 

L’exercice d’un métier hybride, facilement praticable pour un entrepreneur individuel, est-il compatible finalement avec un emploi salarié ?

A.C. : Les facilités et les contraintes que l’entrepreneur et le salarié doivent gérer sont différentes ; aucun des deux n’est favorisé. A son compte ou en interne, exercer une activité interdisciplinaire et émergente demande systématiquement solidité intérieure, pugnacité et capacité d’adaptation. Bien sûr que l’hybridation est compatible avec le salariat ! J’évoquais des postes de généralistes, citons aussi ceux qui combinent plusieurs disciplines, par exemple dans le secteur du biomimétisme (démarche d’innovation durable qui consiste à transférer et à adapter à l’espèce humaine les solutions déjà élaborées par la nature). Plusieurs conditions sont toutefois requises : que la culture d’entreprise y soit ouverte et sensible, que sa gouvernance et sa structuration soient souples, que les relations de confiance priment sur un management directif.

Promouvoir les métiers hybrides revient-il à remettre en cause l’hyperspécialisation des tâches en vigueur dans nombre d’entreprises ?

A.C. : Absolument pas ! Il s’agit de promouvoir une complémentarité féconde, de faire coexister des hyperspécialistes et des hybrides, qui sont valorisés pour leurs contributions croisées. C’est la cohabitation des diversités qui crée la richesse d’un écosystème et sa capacité à s’adapter dans le temps. Les entreprises n’y échappent pas.

En termes d’organisation, l’entreprise a donc intérêt à favoriser l’intrapreneuriat, le mécénat de compétences, le temps partiel, les horaires aménagés, les contrats de mission… 

Comment une entreprise peut valoriser ces métiers hybrides sans bouleverser son schéma d’organisation interne ?

A.C. : Qu’elle le veuille ou non, l’entreprise devra bouleverser son schéma d’organisation interne ! Nous vivons actuellement une mutation anthropologique majeure, dont nous ne voyons aujourd’hui que les prémisses et sous-estimons les impacts. Le rapport au travail notamment est en plein basculement, la nature et la qualité des relations humaines tout autant. Il est question de s’adapter aux évolutions sociétales, sans qu’aucun registre ne fasse exception. Il s’agit aussi pour les entreprises d’être en mesure de recruter et donner envie aux collaborateurs de rester et de s’investir. Et les jeunes générations sont déjà en train d’imposer leur logique, avec des besoins non négociables.

En termes d’organisation, l’entreprise a donc intérêt à favoriser l’intrapreneuriat, le mécénat de compétences, le temps partiel, les horaires aménagés, les contrats de mission… Tout cela ne crée pas directement des métiers hybrides, mais déjà les conditions favorables à ce que l’hybridation apparaisse et se développe.

Le métier hybride permettrait donc d’atteindre cette utopie avec un cocktail réussite professionnelle, épanouissement personnel et construction d’une société meilleure ?

A.C. : Le métier hybride est une manière d’atteindre un équilibre satisfaisant pour soi, pour autrui et pour le monde. Il peut effectivement permettre de combiner durablement stimulation individuelle et service aux autres. L’enjeu n’est pas d’imposer un métier hybride à chacun, mais de réhabiliter d’autres manières de concevoir les activités professionnelles. Loin d’être une utopie, il s’agit déjà d’une réalité vécue par certains, qui ne demande qu’à prendre plus d’ampleur.

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