Campagne de vaccination : pourquoi a-t-on l’impression que la France n’était pas prête ?

© Can Stock Photo / Allexxandar

Imaginons une situation de pandémie semblable à celle que nous connaissons actuellement, mais dans dix ans. Les flux de personnes et de produits à l’échelle mondiale sont toujours aussi importants, véhiculant toute forme de virus plus ou moins contagieux. A la différence qu’en 2030, nous serions capables de modéliser immédiatement la propagation d’un nouveau virus sur le territoire français en prenant en compte les spécificités démographiques et sanitaires. Nous pourrions également distribuer les doses de vaccin avec rapidité et précision auprès des populations cibles, sans mettre le pays entier à l’arrêt pendant plusieurs mois. Comment ? En utilisant des jumeaux numériques, une technologie déjà largement présente dans les domaines industriels et commerciaux.

Plusieurs questions se posent alors : puisque la technologie existe, pourquoi ne pas y faire appel ? Déployés dès le mois de mars 2020, des jumeaux numériques auraient-ils permis une meilleure gestion de la crise sanitaire ? Et pourquoi n’ont-ils pas fait l’objet de plus de considération et d’investissement de la part de nos dirigeants ?

Des super-modélisateurs pour une prise de décision en temps réel

Un jumeau numérique (digital twin en anglais) correspond à la modélisation digitale d’une entité matérielle (un produit ou une personne par exemple) ou d’un système immatériel (comme un processus de fabrication ou un suivi logistique). Ce procédé, déjà utilisé par les équipes d’Apollo 13 dans les années 70, permet de simuler en temps réel ce qu’il se passe dans la réalité, et donc de prendre des décisions pour optimiser les performances ou anticiper les problèmes.  

Dans un contexte de gestion de crise, les jumeaux numériques peuvent permettre non seulement de modéliser une situation et de faire des projections, mais aussi de cartographier les perceptions de la population à partir de comportements observés. Ils offrent surtout la possibilité de suivre l’évolution d’une situation à l’instant t et donc de réajuster la stratégie en fonction des retours terrain. La technologie des jumeaux numériques est donc intrinsèquement liée à l’IoT (internet des objets), qui rend possible la remontée d’information en temps réel. Prenons l’exemple de la logistique vaccinale : il s’agirait de placer des capteurs sur les contenants des doses à injecter pour suivre la fabrication, le transport, la livraison, le stockage et l’administration des vaccins. La traçabilité s’appuierait sur une blockchain dédiée inviolable, et la remontée des données serait instantanée. C’est cette immédiateté qui permettrait de réagir vite et de réorienter la chaîne logistique en cas de casse, ou de perte, évitant ainsi les ruptures régionales et les retards d’administration.

En théorie, la technologie des jumeaux numériques permet bien d’optimiser la gestion de crise. Cela aurait été une solution efficace pour anticiper un déploiement rapide de la campagne vaccinale. Dans la pratique, c’est une autre affaire…

La France n’était pas prête… et c’est normal !

Comment expliquer qu’en 2020, nous ne soyons pas capables à l’échelle étatique de nous appuyer sur des technologies existantes pour faire face à une crise sanitaire de grande ampleur ?

D’une part, car cette crise n’était pas prévisible. Et sur ce point, l’expérience du H1N1 et son principe de précaution largement appliqué alors que la pandémie s’était éteinte d’elle-même, n’ont fait que ralentir la mise en place de gestion de crise au début de l’épidémie de Covid-19. D’autre part, car ce nouveau virus, avec son temps d’incubation long et ses cas asymptomatiques, fonctionne comme une bombe à retardement, créant un décalage qui ralentit la prise de décision. Enfin, car la gestion d’une situation de crise comme celle du coronavirus sur le sol français repose sur les canaux de communication existants et donc sur le système d’information de l’Etat. Or l’ensemble de ses réseaux n’est pas interconnecté, et fonctionne encore par strates (une strate nationale et des strates locales). La collecte nationale des chiffres relatifs à la Covid-19 se fait encore en partie manuellement au sein de fichiers Excel au niveau local, ralentissant les processus de compilation, d’analyse, de projection et donc de décision. Un rapport d’étape, commandé par le Président fin juin 2020 sur la gestion de crise, souligne des difficultés d’articulation entre les agences régionales de santé et les préfectures. La situation de communication actuelle n’est donc ni fluide ni instantanée. 

Aujourd’hui, mettre en place des puces sur les doses de vaccin pour optimiser la campagne serait sans doute possible techniquement du côté du producteur ou du logisticien en charge du transfert. Mais dès que les vaccins arriveraient en France, le maillage sur le territoire ne permettrait pas de poursuivre le suivi, rendant toute la procédure caduque et inutile.

La France n’est pas équipée pour déployer des jumeaux numériques à grande échelle, et cela ne constitue en rien une erreur stratégique. La numérisation de l’Etat a énormément évolué ces dernières années. Le savoir-faire et les compétences existent sur le territoire. La déclaration en ligne et le prélèvement de l’impôt à la source en sont des preuves tangibles. Mais être capable de distribuer un vaccin à grande échelle en un temps record relève forcément d’une situation de crise. S’équiper de technologies coûteuses pour des crises rares ne peut être une priorité stratégique.

Allons-nous apprendre de nos erreurs ?

Pour cette crise, la France n’était pas prête à utiliser des jumeaux numériques, mais qu’en est-il des suivantes ? Doit-on dès aujourd’hui investir massivement pour être en mesure de réagir vite et mieux ? Oui, sans hésitation !

Les jumeaux numériques déployés à l’échelle du pays permettront ainsi d’optimiser les process, de modéliser les situations et de suivre leur mise en œuvre en temps réel. Pour cela, il faut commencer par accélérer la transformation digitale des hôpitaux et des laboratoires. Seules la numérisation et l’interconnectivité des structures permettront de passer d’une posture réactive à une démarche proactive. Dans la plupart des structures hospitalières aujourd’hui, le dispatch des patients se fait par téléphone. Or, centraliser automatiquement les données (capacités, compétences, taux d’occupation, etc.) permet de rendre les soins et traitements infiniment plus efficaces. Quelle que soit la crise que nous aurons à gérer demain, la mise en place d’une infrastructure de remontée automatique de l’information et de pilotage global présente un intérêt indéniable pour la société.

Si la numérisation généralisée des informations relatives à la santé des individus peut soulever quelques inquiétudes, rappelons qu’aujourd’hui les procédures d’anonymisation sont fiables et sécurisées. L’Insee par exemple présente actuellement une précision statistique forte tout en respectant le règlement général sur la protection des données (RGPD).

Le maillage logistique français n’était pas prêt pour faire face à la crise de Covid-19 et pour permettre à l’Etat d’utiliser des outils aussi puissants que les jumeaux numériques. Le sera-t-il en 2030 ? Il peut l’être, si l’on entreprend dès à présent une réforme profonde des systèmes d’information hospitaliers. En évitant les lenteurs de saisie et les erreurs humaines, la digitalisation des processus sanitaires ne peut que permettre l’utilisation progressive de technologies offrant une meilleure vision globale, une modélisation plus pertinente, un suivi en temps réel et donc une capacité d’adaptation permanente. C’est l’intérêt collectif qui est en jeu, situation de crise ou pas !


Jean-Pierre Dandrieux, co-founding partner chez Cognitive Companions

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