Circuits courts : le bonheur durablement dans le « près » ?

Amap Les Olivades

La crise liée au Covid-19 a conforté certains modèles mis en avant depuis plus d’une décennie déjà, notamment le recours aux producteurs et autres commerçants de proximité. Mais cet engouement renforcé pour le circuit court ne sera-t-il qu’un feu de paille ? Que faut-il pour pérenniser cet élan ?

Incertitudes logistiques, pénuries : le risque d’une crise alimentaire n’a pas rendu les Français sereins, pendant le confinement dernier. Cet état de fait, indissociable de surcroît d’un phénomène de fluctuation du marché et de flambée des prix, a décidé nombre de consommateurs à voir si hors de la grande distribution, l’herbe était plus verte… Et pour ce faire, ils ont investi non pas le pré, mais le « près ». Il faut dire qu’en termes de circuits courts en PACA, l’offre, déjà abondante, s’est considérablement étoffée au cœur du confinement. C’était le fait tout d’abord du monde institutionnel, associant cet élan à un credo : acheter local, c’est soutenir l’emploi sur le territoire. Au rayon des initiatives, marketplaces comme au sein du village de La Colle-sur-Loup (06) ou plus largement, de la Chambre de métiers et de l’artisanat (CMA) PACA, avec la mise en ligne de la plateforme Artiboutik. En avril, 15 artisans y ont réalisé des ventes pour un volume de 32 commandes, et un CA de 1 400 €. « Nous avons remarqué une multiplication de l’activité par 2,5 depuis mars. Et en mai, ils étaient 222 en PACA à s’être inscrits sur la plateforme », observe-t-on à la CMA. Certaines ont plus particulièrement visé le B to B. Ainsi la Région a-t-elle également mis en ligne sa plateforme de relations entre producteurs locaux et commerçants, en lien étroit avec les chambres d’agriculture. Un site qui a généré depuis son lancement, le 2 avril dernier, 19 484 visites et 749 créations de fiches producteurs.

Elans de solidarité

Mais outre la dynamique institutionnelle, le privé lui aussi n’a pas manqué de se positionner sur le circuit court. C’est notamment le cas pour Le Drive local, marketplace imaginée par une start-up aixoise créée en février dernier et spécialiste de l’e-commerce, Getbigger. « C’est de notre volonté d’aider mon primeur, Typhaine Sciacca, qu’est née l’idée du drive. Submergée par quelque 200 SMS de commandes par jour, elle ne savait plus comment faire face et voyait son magasin se transformer peu à peu en entrepôt… La solution conçue, nous nous sommes lancés avec six commerçants, deux mois plus tard nous en comptons environ 200 », se réjouit Thomas Geissmann, cofondateur de Getbigger. Un moteur donc dans cette histoire : la solidarité.

Solidarité présente aussi par essence au sein du milieu associatif. Et c’est un désir de coup de pouce qui a uni les producteurs du marché phocéen de la Joliette et la Roue marseillaise*. « Chloé, une boulangère adhérente de la Roue, m’a appelée en catastrophe lorsqu’elle a appris la fermeture des marchés. Nous lui avons proposé d’héberger les producteurs sur le site de la Roue le temps du Covid », raconte la bénévole Christelle Veyri. L’enthousiasme des clients est alors de mise : « au lancement, nous avons enregistré 160 commandes et avons été obligés de fermer la boutique, les stocks étant épuisés ». A l’heure de l’interview, ce marché en ligne avait réalisé quelque 700 commandes et 44 000 euros de CA « ce qui comprend aussi la livraison à vélo et les frais de transaction bancaire », précise Christelle Veyri.

Et maintenant ?

Une floraison d’initiatives, certes. Elle ne fait pas oublier les acteurs originels du circuit court, qui ont vu leur discours sur l’autonomie alimentaire largement conforté pendant la crise. Parmi ces derniers, Denise et Daniel Vuillon, exploitants dans le Var, à Ollioules, de la ferme Les Olivades et créateurs de la première Amap française en 2001. « Ancienne infirmière, j’ai mis en place dès le 16 mars les mesures de protection sanitaire permettant à l’activité de la ferme de se poursuivre. Nous fournissions dans le lot certains restaurants, contraints de fermer. Cela représentait une cinquantaine de paniers, soit l’équivalent d’un salaire à temps plein ! Nous avons donc demandé aux amapiens s’ils connaissaient des personnes susceptibles d’être intéressées, hors contrat exceptionnellement », revient Denise Vuillon. Et les 50 paniers ont toujours trouvé preneur : commande double ou triple des amapiens, nouveaux consommateurs, portage aux personnes âgées et isolées… Cette logique a essaimé, comme en Loire-Atlantique, où « une Amap éphémère s’est constituée pendant le confinement ».

Les producteurs et commerçants locaux ne se plaignent pas de ce regain d’intérêt pour la proximité, comme en témoigne Typhaine Sciacca : « Avec Le Drive local, mon chiffre d’affaires a doublé ! Les commandes représentent désormais 10 % de mon activité. Et la marketplace m’a permis de capter une nouvelle clientèle, qui ne me connaissait pas et à qui je fais découvrir mon commerce maintenant de visu. »

Car la question, désormais, c’est bien celle-là : et maintenant ? Tout cet afflux vers les circuits courts va-t-il s’ancrer dans les réflexes de consommation ? En tout cas, certains se projettent d’ores et déjà vers l’avenir. Ainsi les producteurs du marché de la Joliette ont-ils décidé de poursuivre leur initiative de boutique commune en ligne. « Nous voulions attendre le déconfinement pour nous décider, nous nous sommes laissé une semaine, mais les clients nous nous ont sollicités pour que nous poursuivions… ce que nous faisons désormais, via une nouvelle version. Agile en ville, structure de coursiers et de logisticiens, a repris la gestion du marché en ligne. Et si les commandes ont un peu baissé, les gens prenant plaisir à acheter en plein air, elles se maintiennent malgré tout puisque le site marchand arrange certains publics : les personnes à mobilité réduite, les actifs qui n’ont pas le temps », détaille Christelle Veyri. A terme, les produits de cette boutique en ligne se paieraient en Roues, la partie des bénéfices dévolue à l’association permettant d’accélérer la dématérialisation de la monnaie locale, toujours en cours. Elle devrait être effective d’ici fin 2020.

Transformer l’essai

De son côté, Daniel Vuillon se veut optimiste : « Partout où l’on constate que les Amap sont au complet et qu’il y a de nouvelles demandes, il y aura forcément création de nouvelles structures. Et tous les signes sont là pour montrer que ce sera le cas. Un restaurateur de l’Arsenal de la marine de Toulon est même venu se renseigner sur la possibilité de s’approvisionner chez nous ! »

Toutefois, pour ancrer cette dynamique, il faudra l’accompagner. Ce que font déjà les institutionnels du territoire. Par exemple, la CCI Aix-Marseille Provence s’est associée, dans une convention tripartite, avec Hopps Group et Getbigger afin de démocratiser plus largement l’offre de la start-up, jusqu’ici confinée en pays aixois. Et aux dires de Frédéric Pons, coprésident de Hopps, chargé de l’aspect logistique de l’affaire, le jeu en vaut la chandelle : « 97 % de gens déclarent qu’ils sont attachés à leurs commerces de proximité, 85 % des interrogés étaient favorables à la solution d’un drive ».

Certes, mais pour qu’ils passent de la déclaration d’intention à l’action sur le long terme, dans un monde où la GMS est omniprésente, il convient de consolider tout un écosystème en jouant crescendo sur les leviers à portée de main, déjà actionnés pour partie pendant le confinement. Faciliter l’accès à la transaction via le numérique. Accroître la visibilité des producteurs. Proposer des facilités de livraison ou de retrait de commandes. Bref, initier de véritables circuits de distribution… et sans doute aussi structurer l’offre, qui émane de toute part, pour ne pas y perdre le consommateur. A quand une fédération des circuits courts ?


(*) La Roue est une monnaie locale créée en PACA, plus précisément dans le Vaucluse en 2011, avant d’essaimer sur toute la région, dont Marseille en 2014.

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