Covid-19 : crise conjoncturelle ou structurelle ?

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Les analyses de la crise actuelle font apparaître deux points de vue opposés. D’un côté, le raisonnement sur le « choc » entretient une vraie filiation avec l’idée d’un cycle de croissance interrompu. L’économie « marchait » et sa progression a été stoppée par un évènement inédit par sa nature et son ampleur afin de lutter contre la pandémie : le confinement.

Passé ce choc, la croissance d’avant reprendra… en l’aidant certes à passer un cap même difficile et en étant très engagée dans le soutien à l’activité : le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, appelait de ses vœux un plan de relance de 2 000 milliards d’euros au printemps 2020.

Le 12 mai 2020 sur Arte, Olivier Blanchard, chef économiste du FMI en 2008, estime ainsi qu’en « 6 à 18 mois, l’économie reviendra à un niveau normal ».

Car, comme l’a annoncé Christian Gollier, directeur de Toulouse School of Economics, à France Info : « l’avantage si l’on peut dire de cette crise, c’est qu’elle n’est pas structurelle comme en 1929 ou plus récemment en 2008 […]. On est dans un choc totalement exogène, avec une possibilité de rebond très fort et pas du tout dans un choc qui nécessite une restructuration de l’économie ».

Cette conception de la dépression née du confinement installe comme cardinal l’unique souci de relancer les moteurs de la machine économique de la croissance. Il n’est évidemment pas jugé nécessaire de la transformer malgré quelques allusions à des orientations plus respectueuses de l’écologie.

Le choix des outils mobilisés va en découler directement : aides, reports de charges, prêts là où la difficulté se manifeste. C’est la démarche revendiquée en juillet 2020 par Thierry Breton, commissaire européen : un plan de relance de 750 milliards d’euros (contre 2 000 milliards attendus) pour prêter et aider partout où les difficultés se manifestent.

La fin du capitalisme néolibéral ?

Intellectuellement, l’approche conjoncturelle traduit une posture de « retournement comme un gant » : il convient d’actionner des forces (relance) pour que le gant, mis à l’envers de sa position initiale, retrouve sa position habituelle. Il faut agir en, dépensant, attendant et espérant que les anticipations (investissements, consommation) soient en mesure de porter un redémarrage du cycle de la croissance interrompu.

De l’autre côté, les analyses en termes de crise structurelle du capitalisme néolibéral sont également très en vogue. Relativement moins en vogue toutefois. Dès le début du confinement, nombre de prises de paroles d’experts avancent vite cette idée.

La contribution de Patrick Artus, analyste plutôt libéral de la banque Natixis, est la plus significative puisque, dès le 30 mars, il estime que « la crise du coronavirus va amener à remettre en cause tous les choix du capitalisme néolibéral (mondialisation, concurrence fiscale, délocalisation, y compris d’industries stratégiques, réduction de la générosité de la protection sociale) : elle annonce bien la fin de cette forme de capitalisme ».

Derrière l’obligation du confinement, les tenants de l’interprétation structurelle voient la crise d’un type de croissance : une croissance de plus en plus inégalitaire, une société privée par le néolibéralisme de ses services publics, notamment de santé, et un modèle aux effets désastreux pour l’environnement.

Un capitalisme néolibéral dont les « structures » sont comme celles du capitalisme américain des années 1930, fait que selon Franklin D. Roosevelt « un peuple libre a été progressivement enrégimenté au service de quelques privilégiés ».

Bref, une crise, véritable moment de révélation du blocage d’un type de croissance et de ses gouvernances associées, notamment internationales.

Le train ne peut repartir sur les mêmes rails

Naturellement, ces deux types d’analyses des crises ont une traduction politique dans le débat public. Deux camps de la pensée sont maintenant bien dessinés même si inégalement armés : les défenseurs d’un ordre économique voient plutôt une conjoncture inquiétante, car extrêmement dégradée qu’il faut tenter de dépasser sans bouger les structures d’un ordre libéral jugé optimal, alors que la pensée critique dénonce un ordre économique injuste, épuisé et impérativement à reconstruire dans ses fondements (un vrai « monde d’après »).

Intellectuellement, l’approche structurelle de la dépression défend la posture du « déraillement qui occasionne des dommages aux structures, irréparables à l’identique ». Le train ne peut repartir sur les mêmes rails.

Certes, ces analyses peuvent intellectuellement entretenir quelques compatibilités de façade si l’on se place sur le plan de l’action de politique économique contre la dépression. Dans le journal Libération du 19 mars 2020, l’économiste Daniel Cohen tente de défendre cette position. Il se félicite de l’annonce rapide de mesures massives des États afin de limiter l’ampleur de la récession : l’aide dans l’urgence avec le financement du chômage partiel et les prêts bonifiés en sont les principaux exemples.

Et les effets d’amortisseur en particulier sur l’emploi stable sont avérés. Il estime qu’au-delà de cet aspect conjoncturel et immédiat, cette crise va (doit ?) également se traduire par des changements de structure très profonds à accompagner (démondialisation des échanges et dématérialisation des économies de services des pays riches). Il faudra agir pour éviter l’effondrement total d’une économie provoqué par une dépression qui s’approfondit (stratégie de relance) et aider la dynamique économique à revenir en apportant des changements de structures (stratégie de reconstruction).

C’est là, en définitive, un point de ralliement des pensées économiques de la dépression économique que la théorie de la régulation a longuement exploré durant les années 1990 : la « grande crise » se caractérise par l’épuisement d’un régime de croissance et le passage vers un nouveau régime économique ordonné.

Encore faut-il, à l’instar de Franklin D. Roosevelt dès 1932, tenter de dessiner les contours d’un nouveau régime de croissance dans le cœur même des mesures de sauvetage de l’économie et de la société. Après, rien ne peut être bougé. C’est certainement l’enseignement le plus robuste de la théorie des crises contemporaine : comme le montre l’analyse que nous avons menée avec l’économiste Jean‑François Ponsot, « la reconstruction s’organise DANS le sauvetage », « d’une même main », comme aurait dit l’ancien président américain.

La vieille tactique d’une « économie de l’offre »

La dépression née du confinement reste pour l’heure plutôt vue comme un violent choc de conjoncture. L’obstination des conducteurs de la politique économique (policy makers) à défendre âprement la thèse du « ruissellement » dans le contexte mondialisé, mais aussi l’effet de sidération de la crise sur des citoyens parfois apeurés, ont tendance à reléguer à l’arrière de la scène les analyses de cette dépression du confinement comme une rupture des structures économiques. Les historiens des siècles à venir auront vraisemblablement un autre point de vue.

L’adoption du point de vue conjoncturel par les policy makers explique que comme sous la présidence de Herbert Hoover en 1932 dans des États-Unis déjà choqués par le krach boursier de 1929, les « plans de relance » sont lents, d’ampleur limitée au regard des enjeux (et de la chute du PIB), et essentiellement faits de report d’échéances, d’aides momentanées voir de « prêts » supplémentaires aux acteurs. En pariant sur une dynamique économique qui renaîtrait forcément ainsi.

Les acteurs économiques faillis ou chômeurs pourront-ils se satisfaire d’une telle stratégie, où l’endettement généralisé est la seule perspective ? Est-ce susceptible de générer, sur le moyen terme, des paris économiques positifs en matière d’investissements ou de consommation ?

La seule perspective de politique économique offerte aux sociétés par ces plans de relance est donc bien, d’attendre l’embellie en aidant les plus atteints et, techniquement, de tout faire pour rétablir les conditions du redémarrage des entreprises : en 2021, 9 milliards de baisses d’impôts sur la production sont prévues.

Vielle comme le capitalisme, cette tactique d’une « économie de l’offre » se fait sans que l’État soit repensé dans un nouveau rôle. Bien au contraire. À l’évidence, le capitalisme répond par une logique de « durcissement », selon l’expression de Robert Boyer, spécialiste de la théorie des crises économiques.


Michel Rocca, Professeur d’économie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

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