« Il est désormais insensé de « condamner » le progrès technique »

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Le progrès technique est aujourd’hui accusé de mener l’humanité à son autodestruction. En 1970, le sociologue français Georges Friedmann entamait une réflexion sur ce sujet. Intéressant, cinquante ans plus tard, de faire un bref retour sur son analyse.

« Le progrès technique peut se définir comme le perfectionnement intrinsèque, grâce au progrès scientifique, des techniques variées dont se sert l’homme et qui sont elles-mêmes « des procédés bien définis et transmissibles destinés à produire certains résultats jugés utiles ». Il est donc étroitement lié au progrès scientifique dont il manifeste une expression, constitue un attribut au sens philosophique du terme. Entre science et technique existent des rapports de dépendance interne : la science fondamentale comprend, dans sa théorie même, les conditions qui déterminent ses applications. Les frontières (s’il en est) qui séparent techniques et sciences appliquées sont de plus en plus indécises. […]

Jadis, l’homme disposait (et usait) de plusieurs siècles pour s’adapter, économiquement, socialement, physiquement, aux effets suscités par les grandes inventions, telles que le moulin à eau ou le collier d’attelage du cheval. Aujourd’hui, c’est en quelques années (ou quelques mois) qu’il faut « digérer » d’importants changements techniques.

Contrairement aux grands espoirs qui ont soulevé nos aïeux, nous savons désormais qu’aucune acquisition du progrès technique n’est une valeur irréversible. Toutes les techniques peuvent être, de manière plus ou moins efficace et dangereuse, retournées contre l’homme. Le rythme de leurs acquisitions, de plus en plus rapide, pose de redoutables problèmes d’amortissement matériel et moral. Jadis, l’homme disposait (et usait) de plusieurs siècles pour s’adapter, économiquement, socialement, physiquement, aux effets suscités par les grandes inventions, telles que le moulin à eau ou le collier d’attelage du cheval. Aujourd’hui, c’est en quelques années (ou quelques mois) qu’il faut « digérer » d’importants changements techniques : nouveau type d’avion supersonique, d’ordinateur ou de machine-transfert. A l’échelle des transformations de la vie quotidienne dans les sociétés industrielles évoluées, depuis le début du XIXe siècle, celles qui avaient jalonné le précédent millénaire semblent presque négligeables. « L’ampleur non seulement des espoirs ouverts mais des certitudes acquises ne laisse aucun doute sur le caractère absolument exceptionnel » de la phase où se trouve actuellement notre espèce. Je souscrirais volontiers à ce jugement en soulignant toutefois qu’à côté de l’ampleur des espoirs, la gravité des menaces est, elle aussi, exceptionnelle.

Aujourd’hui, un courant, non réversible, entraîne toute la population de la planète vers la multiplication des biens de consommation, le confort matériel, l’usage des communications de masse (et, au premier rang, de la télévision). Il est désormais insensé de « condamner » le progrès technique.

Georges Friedmann, La puissance et la sagesse, Gallimard, 1970.

Le progrès technique présente, parmi ses traits essentiels, le caractère cumulatif d’acquisitions se succédant en un processus de durée indéterminable, puisqu’il est lié au développement des connaissances scientifiques. Rien ne semble pouvoir arrêter son cours, sinon des catastrophes, des « nuits » de l’histoire suscitées par l’homme lui-même. En supposant qu’il échappe à la folie de l’autodestruction, il ne peut arrêter l’automatisation, l’usage des ordinateurs, l’exploitation de l’énergie nucléaire, dans leurs progrès, même s’ils sont provisoirement retardés par des freins économiques ou sociaux. Si l’on considère en son ensemble l’évolution biologique (et particulièrement celle de l’humanité), elle s’est poursuivie dans une marche irréversible, sauf pour quelques espèces parasites : les hommes civilisés n’abandonneront pas plus volontairement le chauffage central ou la télévision que leur organisation de mammifères n’abandonnera l’homéothermie ou l’usage des yeux.

Aujourd’hui, un courant, non réversible, entraîne toute la population de la planète vers la multiplication des biens de consommation, le confort matériel, l’usage des communications de masse (et, au premier rang, de la télévision). Il est désormais insensé de « condamner » le progrès technique. »


Georges Friedmann

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