Joseph Stiglitz : « Que ce soit pour désinformer, influencer ou faire voter, l’argent est essentiel »

Joseph E. Stiglitz (InnovationNorway / CC BY-NC 2.0)

Le prix Nobel d’économie et ancien économiste en chef de la Banque mondiale publie un nouvel ouvrage dans lequel il dénonce les dérives antidémocratiques et la corruption d’élites qui s’enrichissent en creusant les inégalités. Renverser la logique est toutefois possible, nous a-t-il assuré.

Une attaque en règle contre la politique de Donald Trump. C’est l’une des lignes directrices qui saute aux yeux dans le dernier ouvrage de Joseph E. Stiglitz paru le 25 septembre : Peuple, pouvoir & profits (Les liens qui libèrent). Destruction de la démocratie, de la science, politique économique catastrophique, le président américain n’est pas épargné. Mais il n’est finalement qu’un avatar d’un mal plus profond, prévient le prix Nobel d’économie : celui d’une alliance entre les milieux d’affaires et les conservateurs qui dictent leurs politiques pour s’enrichir au détriment de la population, creusant d’abyssales inégalités au passage. Les 1 % d’Américains les plus riches possèdent plus de 40 % de la fortune américaine tandis que 26 super-riches détenaient en 2017 autant que la moitié de l’humanité, rappelle Joseph Stiglitz. 

En manipulant l’opinion, en promettant un « ruissellement » de la richesse qui n’a jamais fonctionné et en jouant de la corruption des institutions, ces super-riches et grandes entreprises ont réussi à faire croire que les inégalités étaient inévitables et que le néolibéralisme était la solution, fustige l’économiste. Lui prône au contraire un retour du pouvoir de l’État pour organiser un futur plus équitable, répondre à l’enjeu climatique et retrouver une démocratie véritable, tout en sauvant le capitalisme et renouant avec la croissance. Une voie étroite qu’il nous a expliquée.

Vous dénoncez dans votre livre l’explosion des inégalités économiques partout dans le monde. Vous les reliez aux inégalités politiques et à l’absence de réelles démocraties ?

Joseph Stiglitz : De nombreux juristes et spécialistes de sciences politiques ont documenté l’impact de l’argent sur les décisions politiques. Ce que nous appelons « démocratie » se résume plus à la formule « un dollar, une voix » qu’à « une personne, une voix ». Nous sommes donc égaux face aux dollars seulement. Et ceux qui ont beaucoup de dollars auront plus de voix.

Les États-Unis sont l’un des seuls pays dans lequel les élections se tiennent pendant un jour ouvrable. Il faut donc parfois renoncer à une journée de paie pour pouvoir voter. Cela revient à rendre le vote payant.

Cela fonctionne via trois mécanismes. Les plus riches tentent d’abord de supprimer tout simplement le droit de vote : dans le sud des États-Unis, il est difficile de s’enregistrer, difficile de voter, notamment dans les régions pauvres où le nombre de bureaux de vote est plus restreint avec des horaires d’ouverture plus courts. Les États-Unis sont l’un des seuls pays dans lequel les élections se tiennent pendant un jour ouvrable. Il faut donc parfois renoncer à une journée de paie pour pouvoir voter. Cela revient à rendre le vote payant. Le vote censitaire n’existe plus en théorie mais nous rendons le vote plus compliqué pour les pauvres par des moyens détournés.

Deuxièmement, notre système représentatif est distordu. Deux des trois présidents élus au XXIe siècle – deux Républicains – l’ont été avec moins de voix que leur opposant. Il y a un découpage partisan des circonscriptions électorales [« gerrymandering » en anglais, nldr]. Et la Cour suprême refuse de s’attaquer au problème. Elle le renvoie au processus politique. Mais elle n’explique pas comment un système politique basé sur le gerrymandering est censé s’attaquer au gerrymandering

Et troisièmement, il y a ce que l’historienne Nancy MacLean a décrit dans son livre Democracy in chains. Ceux qui profitent des inégalités font tout pour restreindre le pouvoir d’action du gouvernement. Ils disent, par exemple, qu’il est contraire à la Constitution d’empêcher les gens de s’entretuer avec des armes de guerre. C’est une nouvelle interprétation de la Constitution qui n’a aucun sens.

Joseph E. Stiglitz, Peuple, pouvoir & profits, Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale, Editions Les liens qui libèrent, 2019.

Ce que vous décrivez semble très spécifique aux États-Unis. La montée mondiale des inégalités a-t-elle aussi une explication globale ?

J.S. : Bien sûr, j’ai pris dans mon livre le cas des États-Unis pour montrer à tout le monde ce qui pourrait arriver dans leur propre pays. J’ai pris le cas extrême. Mais cela est vrai ailleurs. Si vous avez les plus riches qui contrôlent les médias, comme Rupert Murdoch avec Fox news, vous pouvez mentir, tordre la réalité. Vous pouvez dépenser beaucoup d’argent pour influencer les politiques, faire du lobbying, ou modifier le taux de participation aux élections. À part dans quelques rares pays qui ont rendu le vote obligatoire comme l’Australie, le taux de participation aux élections est un problème majeur, qui réclame de l’argent. Que ce soit pour désinformer, influencer ou faire voter, l’argent est essentiel.

Je crois que ces problèmes d’inégalités politiques s’accroissent dans de très nombreux pays. On voit des milliardaires devenir présidents, qui ont leur propre média et qui utilisent leurs ressources financières pour être élus. Mais les États-Unis montrent le pire, le danger le plus exacerbé, car c’est là que les plus riches et les entreprises ont les mains les plus libres pour avancer leurs intérêts.

Vous décrivez cet affaiblissement des démocraties en dénonçant ce que d’autres appellent la « sécession des élites ». Vous analysez cela via l’évolution des traités commerciaux qui, auparavant, confrontaient les intérêts commerciaux de deux pays, tandis qu’aujourd’hui les traités de libre échange opposeraient plutôt les intérêts communs des multinationales à ceux des peuples…

J.S. : Oui, exactement. Auparavant, baisser les tarifs douaniers rendait les produits de pays étrangers moins chers, ce qui était à l’avantage des consommateurs et plus efficace pour l’économie. Maintenant, les entreprises des deux pays s’entendent pour affaiblir les normes environnementales, les normes sanitaires et de sécurité. Les citoyens des deux pays sont perdants et les entreprises des deux pays sont avantagées. Elles utilisent les traités de libre échange pour faire ce qu’elles ne peuvent pas obtenir de nos Parlements démocratiques. En démocratie, les entreprises automobiles ne peuvent pas réclamer le droit de faire des voitures plus polluantes et moins sûres. Mais elles le peuvent avec certains traités de libre échange…

Pour lire l’article dans son intégralité, rendez-vous sur le site d’Usbek & Rica.


Propos recueillis par Vincent Lucchese

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