La tyrannies des étiquettes

Pegah Hosseini

Coller une étiquette à une personne est peut-être rassurant. On place cette personne dans une case, ad vitam aeternam. On ferme le verrou. Parfait. Ainsi, il n’y aura plus à revenir sur son cas. Il n’y aura surtout pas à réfléchir. À admettre un jour aussi que l’on s’était trompé. Voici une anecdote personnelle devenue un combat de chaque jour.

« Tu savais que Pegah avait travaillé au Figaro ? Elle est de droite pour sûr ».

« Mais non elle a signé un papier dans Libération, elle doit être de gauche ».

« Attendez attendez, elle est devenue rédactrice en chef adjointe au Bondy Blog. Ah ! La satanée pro musulmans ».

« Mais elle y a autorisé des papiers sur une Résistante, sur le souk de Tel-Aviv, c’est forcément une pro sioniste ».

« Elle doit être tellement perdue qu’elle va partout ».

ELLE, c’est moi. Bonjour. À vous, les groupes claniques, sachez qu’en qualité de journaliste, je n’ai considéré qu’une seule chose en dix années d’exercice : la qualité de mes écrits. Que la ligne d’un journal soit aussi rigide que des murs de béton, cela n’est pas de mon fait. Que je sois tentée de montrer les limites de chaque pensée extrême est sûrement un défaut depuis ma naissance. Je suis née avec cela. Je mourrai avec. Et vous, quel est votre problème ? « Les Noirs et les Arabes » peste-t-on d’un côté. « Les Juifs » glisse-t-on au milieu. « Les Blancs » aboie-t-on à l’opposé. Dommage. J’aime chaque culture, chaque religion. Je respecte, j’apprends, j’observe. Tandis que vous vous levez chaque matin avec la haine de l’autre. « Comment détruire l’ennemi aujourd’hui ? » Voilà votre pensée du matin en ouvrant grand votre bouche et vos rideaux.

Regardons, si vous le voulez bien, la définition du mot « étiquette ». Voici ce que propose le Larousse : marque fixée, fiche placée sur un objet pour en indiquer le contenu, le prix, la destination, etc. En informatique, ensemble de caractères alphanumériques, qui, placés devant une instruction d’un programme, permettent de la repérer ; caractère ou ensemble de caractères lié à un article d’un fichier et destiné à l’identifier ; enregistrement de tête ou de fin de fichier ou de volume. Cérémonial et usage dans une cour, une réception officielle ; protocole : Les exigences de l’étiquette. Désignation, indication qui classe quelqu’un, un organe de presse, surtout dans l’ordre politique ou idéologique : l’étiquette d’un journal.

Cette dernière phrase est celle qui nous cause le plus de torts. Le traitement de l’information à 180° est dangereux et met la presse à rude épreuve. « Les banlieues sont dangereuses ». « Les banlieues sont un havre de paix ». Où est la vérité ? Parfaitement au milieu. Et il est de notre devoir de décrire précisément ce qui se passe devant nos yeux.

Aller dire cela à une direction ? Je l’ai fait. Blackboulée, bonne à jeter.

Paraît-il que Joseph Kessel, face à l’un de ses chefs dans un journal lui disant qu’il n’était pas dans « la ligne », aurait répondu, « je connais qu’une seule ligne, la ligne de chemin de fer ! ».

Ce courage-là me manque.

Bien que l’étiquetage catégorique soit un outil que les humains utilisent pour se rassurer quant à la complexité des environnements auxquels ils sommes confrontés, on prie pour que, comme tant de facultés humaines, elle soit adaptative. Dans les années 1930, des chercheurs ont commencé à étudier les effets cognitifs de l’étiquetage. Le linguiste Benjamin Whorf* a proposé l’hypothèse de la relativité linguistique selon laquelle les mots que nous utilisons pour décrire ce que nous voyons ne sont pas seulement des espaces vides – ils déterminent réellement ce que nous voyons.

Le choix de nos mots détermine donc ce que nous voyons.

Et ce que nous percevons de l’autre détermine le choix de nos mots envers eux.

Sur le site de l’UNESCO on peut lire, dans le chapitre « Les aspects biologiques de la question raciale » de Jean Hiernaux, qui s’inscrit dans l’ouvrage « Quatre déclarations sur la question raciale » : « La Déclaration sur la race et les préjugés raciaux de 1967, les causes fondamentales du racisme sont économiques et sociales. Cependant, ceux qui le pratiquent justifient leur comportement par des croyances et des images du domaine de la biologie : d’une part, la conviction qu’il y a des différences innées de valeur entre les groupes humains, d’autre part, la représentation stéréotypée des caractéristiques héréditaires des membres de ces groupes. Dans la pensée des racistes, non seulement tel groupe (le leur) est par nature supérieur à tel autre, mais tout membre du premier est supérieur à tout membre du second. Cette conviction s’accompagne de répulsion envers l’intrusion de sang “inférieur” dans le patrimoine génétique du groupe auquel ils s’identifient. Celui-ci est le plus souvent désigné en termes de race ; il peut aussi constituer une caste, voire une classe sociale. La hiérarchie qu’établit la pensée raciste est conçue surtout dans le domaine de l’intelligence et du comportement, où elle attribue à chacun des groupes des caractéristiques non seulement innées, mais immuables ».

Ce conflit parasitant la presse et dans lequel je me suis trouvée à plusieurs reprises est terrible : Blanc ou Noir. Et par-dessus tout : un journal où le Blanc l’emporte sur le Noir ou inversement.

Dieu merci, l’intégrité, l’éthique et la clause de conscience m’auront préservée de ces prisons.

J’allais en Nike au Figaro. En chemise au Bondy Blog. « Don’t judge a book by it’s cover » disent les Anglais. J’ai croisé des personnes humainement extraordinaires dans des journaux dits de droite. L’inverse dans des journaux de gauche. Et vous, lecteurs, ne lisez que ce qui vous sied.

« Il est assez stérile d’étiqueter les gens et de les presser dans des catégories », alertait Carl Gustav Jung dans son œuvre L’homme à la découverte de son âme paru… en 1943.

Nous sommes en 2020 et des journaux remplis de « pro » ou « anti » existent encore.


*Carroll, JB (éd.) (1997) [1956]. Langue, pensée et réalité : Écrits choisis de Benjamin Lee Whorf. Cambridge, Massachusetts : Press Technology du Massachusetts Institute of Technology.

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