La vie est complexe et les réseaux sociaux nous en proposent une simplification manichéenne

© Can Stock Photo / MarcinSl1987

La vraie vie n’est pas celle qui s’étale, caricaturalement, sur les réseaux sociaux. L’hystérisation du débat médiatique ne reflète pas ce que pensent les gens. Ces évidences méritent d’être rappelées.

C’est une vidéo humoristique largement relayée sur les réseaux sociaux. D’un côté, un molosse très énervé ; de l’autre, deux chiens plus petits tout aussi menaçants, bientôt rejoints par un autre visiblement dans le même état d’esprit. Ils s’affrontent du regard et aboient férocement. Ils se seraient déjà étripés depuis longtemps si un portail automatique ne les séparait pas. Mais voilà que le portail métallique s’ouvre. C’est une certitude : dans quelques secondes, les bêtes vont s’entredévorer. Un carnage est imminent. Et puis rien. Le portail est désormais ouvert et les chiens aboient plus timidement. La vidéo se termine quand chaque chien rebrousse chemin, comme si rien ne s’était passé. Chacun retourne piteusement à sa gamelle.

L’allégorie du portail vert

Plus d’inhibition

Voilà bien résumé en une trentaine de secondes la différence entre la vie sur les réseaux sociaux et la vraie vie. Sur les réseaux sociaux, les opinions les plus tranchées s’expriment avec vigueur, et souvent avec violence. Comme si dans le cyberespace, toute inhibition s’évaporait. À plus forte raison derrière un pseudo. Derrière un écran, nombre d’entre nous se croient invulnérables et autorisés à tout dire. Les mots ici dépassent souvent la pensée. C’est un peu comme si nous nous dédoublions. Notre identité numérique s’émancipe de notre vrai moi pour, le temps d’une connexion, exprimer sans retenue nos fantasmes, nos peurs, nos colères…

Nous savons que le monde représenté sur les réseaux sociaux n’est pas le monde réel. Le monde, nous ne le voyons en effet que depuis la bulle dans laquelle les algorithmes nous enferment. « Dans l’économie de l’attention, la polémique est un excellent produit », comme le rappelle le sociologue Gérald Bronner dans une interview pour dirigeant.fr. Les tensions créées, entretenues et exacerbées dans les réseaux sociaux ne se retrouvent heureusement pas dans la vraie vie. La majorité des gens font la différence entre la vie numérique faite d’excès et la vraie vie, plus policée. Mais le danger de voir les guerres menées sur les réseaux sociaux s’immiscer dans la vraie vie et la contaminer est bien réel. Les clivages béants sur les réseaux sociaux peuvent élargir ceux qui existent déjà, accentuant la fragmentation de la société.

Avancer ensemble

François-Xavier Demoures, directeur du think tank Destin Commun, a dirigé l’étude La France en quête. Réconcilier une nation divisée. Selon cette enquête, le pays est d’abord traversé par une volonté d’unité et à la cohésion. Nous traversons une période d’incertitude qui nous pousse naturellement à nous replier sur nos groupes d’appartenance pour nous rassurer. Malgré cela, 83 % des personnes interrogées aspirent à ce que nous nous serrions les coudes et affrontions les problèmes ensemble. 61 % pensent même que nos divisions sont surmontables et qu’on peut avancer unis vers des buts communs, par exemple celui de la préservation de l’environnement. Chose intéressante : alors que dans d’autres pays (les États-Unis par exemple), la question écologique est très clivante, en France elle fait plutôt consensus. Elle peut donc constituer un levier de rassemblement.

Faire la part des choses

Sur les réseaux sociaux, le débat d’idée est polarisé : chacun est sommé de choisir son camp. Les tièdes, les tempérés n’ont pas leur place. L’expression d’une pensée nuancée est marginalisée. Voilà sans doute pourquoi 89 % des interrogés pensent que le débat public en France est de plus en plus agressif.

N’oublions donc jamais que les réseaux sociaux ne sont pas le décalque de la société, mais qu’ils fonctionnent comme les chambres d’échos des positions les plus intransigeantes et simplistes. Positions qui sont – je le répète – de bons « produits » cognitifs pour notre cerveau. L’état réel de l’opinion et de la société n’est pas représenté sur les réseaux sociaux et on peut douter qu’il le soit un jour. Dans l’enquête de Destin commun, les Français ne sont pas dupes : ils se félicitent à la fois de la possibilité de s’exprimer librement via les réseaux sociaux tout en étant inquiet des dérives possibles, de l’hystérisation du débat au risque de manipulation.

La vie est complexe et les réseaux sociaux nous en proposent une simplification manichéenne. Il importe donc de faire la part des choses et de nous méfier des réactions auxquelles ce prisme déformant nous pousse insidieusement. Les plus jeunes – pour la plupart – ne tombent pas dans le piège. Et c’est peut-être nous, adultes, qui nous laissons le plus facilement berner…

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