Economie du bien-être : quels sont les coûts ?

La crise sanitaire et la transition énergétique conduisent l’une comme l’autre au passage d’une économie de maximisation du PIB à une économie du « bien-être » intégrant des objectifs qualitatifs de long terme. La protection de l’environnement, la lutte contre l’effet de serre, les conditions de travail, la santé, etc. sont des facteurs jugés essentiels. Ce changement a d’importantes conséquences sur le contenu des politiques économiques qui, jusqu’à maintenant, avaient des objectifs essentiellement quantitatifs, croissance du PIB, taux de chômage, taux d’inflation, etc. Elles doivent désormais internaliser des facteurs qui n’étaient pas pris en compte comme les biens collectifs que sont l’air ou l’eau et être de plus en plus qualitatives.

Crédit : Andrea Piacquadio – Pexels

L’objectif de la politique économique des pays de l’OCDE était, jusqu’à peu, la recherche de la plus grande efficience, ce qui supposait d’obtenir les prix les plus bas pour les consommateurs tout en maintenant une répartition de la valeur ajoutée équitable en vue de maximiser le PIB.

Depuis le début des années 1970, la question de l’intégration des externalités se posait. Des taxes ont été progressivement imposées aux entreprises qui sont à l’origine de pollutions sur le principe du pollueur, payeur. Les entreprises ont été également amenées à devoir remettre en état des sites qu’elles ont pollués ou défigurés (carrières par exemple). L’instauration des crédits carbone et plus globalement la taxation de ce dernier s’inscrivent dans ce processus. La fixation d’objectifs d’émissions de CO2 pour les pays de l’OCDE s’est généralisée avec comme conséquence leur nette baisse. Elles sont, en effet, passées de 10,5 milliards de tonnes par an à 8 milliards de 2008 à 2019.

Un relèvement des coûts au sein de certains secteurs

Dans les prochaines années, d’autres facteurs environnementaux, comme la déforestation ou les atteintes à la biodiversité, seront de plus en plus internalisés. Des communes, en France, ont introduit une taxe d’abattage des arbres (Paris par exemple). D’autres au moment des cessions de terrain recensent les arbres et peuvent imposer, pour l’obtention d’un permis de construire, à l’acheteur de les maintenir voire d’en planter de nouveaux.

Les internalisations environnementales génèrent un accroissement des coûts de production. Sur le marché spot européen, le prix de la tonne de carbone est ainsi passé de 10 à 55 euros de 2017 à 2021. Avec l’introduction de droits carbone à la frontière des pays de l’OCDE, les produits importés en provenance de pays qui ne réduisent pas leurs émissions de CO2 ou qui maintiennent une protection sociale faible coûteront plus cher. Ces mesures pourraient être perçues comme du protectionnisme déguisé. Les émissions de CO2 de la Chine sont passées de 3 à 10 milliards de tonnes entre 2002 et 2021, en raison de la montée en puissance de l’industrie qui a bénéficié des délocalisations occidentales. Les dépenses de santé et de retraite représentent, en moyenne, plus de 16 % de PIB au sein de l’OCDE, contre moins de 8 % en Chine. L’internalisation totale des gains générés par les transferts de production dans les pays émergents remettrait en cause la mondialisation et se traduirait par une forte hausse des prix avec, à la clef, une contraction importante du pouvoir d’achat des ménages.

La crise sanitaire a souligné les écarts de revenus entre les différentes catégories sociales. Le recours croissant aux micro-entrepreneurs par le secteur des services domestiques génère de la précarité.

Les rémunérations de certaines professions, notamment personnels de santé ou professeurs, sont apparues insuffisantes. Les problèmes d’embauche, depuis la fin des confinements, que rencontrent certains secteurs d’activité comme l’hébergement ou la restauration, s’expliquent par le refus d’un nombre croissant de salariés d’occuper des postes à fortes contraintes (horaires décalés, charges physiques ou mentales importantes). Dans les prochaines années, une augmentation des rémunérations et une adaptation des conditions de travail devraient amener un relèvement des coûts au sein de certains secteurs (restauration, nettoyage, services à la personne, logistique).

Les besoins publics en matière de santé, de retraite et de dépendance sont également inflationnistes. La transition énergétique oblige, par ailleurs, les pouvoirs publics à réaliser de nouvelles infrastructures. Cette progression des dépenses publiques induit celle des prélèvements obligatoires, ce qui réduira d’autant le pouvoir d’achat des ménages. Les gouvernements pourraient être tentés de multiplier les transferts publics au profit des citoyens les plus modestes. Les dépenses sociales représentent, en moyenne, plus de 25 % du PIB au sein de l’OCDE. Pour la France, elles dépassent 33 % du PIB. Leur augmentation pose la question de l’acceptabilité de la hausse des prélèvements en particulier pour les classes moyennes.

Profiter de la vie

Les États seront contraints de chercher de nouvelles voies de financement. De tout temps, les gouvernements cherchent les assiettes les plus larges et les plus faciles à taxer pour financer les dépenses publiques. En 1342, en France, le roi Philippe VI imposa le monopole sur les ventes de sel, indispensable pour la conservation des aliments, afin d’instituer un impôt, la gabelle. Les maisons et en particulier les portes et fenêtres firent également rapidement l’objet de taxation. Avec la révolution industrielle et le développement du salariat, l’imposition des revenus qui étaient de mieux en mieux connus de l’administration s’imposa.

Avec l’avènement de la société de la consommation, la TVA, invention française de Maurice Laurée, devint rapidement le premier impôt.

Aujourd’hui, le digital est devenu une activité dominante qui attire l’attention des administrations fiscales. À défaut de trouver la nouvelle TVA des temps numériques, les pouvoirs publics pourraient être tentés d’accroître la pression fiscale sur le capital dont la valeur, ces vingt dernières années, a fortement progressé. Le durcissement de la taxation de l’immobilier (appréciation de plus de 275 % entre 1998 et 2020) et des successions est souvent proposé, mais peu réalisé en raison de l’hostilité de l’opinion publique sur le sujet. Pour biaiser, les gouvernements ont tendance à privilégier la taxation des entreprises. Si in fine, ce les salariés, les actionnaires ou les consommateurs paient les impôts sur les entreprises, les conséquences électorales sont jugées moindres. Par ailleurs, une aggravation des charges pesant sur les entreprises dégrade leur rentabilité pouvant conduire à une augmentation des importations et à une diminution de l’emploi.

Le développement de l’économie du bien-être est souhaité par une partie de la population. La crise sanitaire a accentué la propension des ménages à profiter plus de « la vie ». À ce titre, certains ont changé de travail ou envisagent de le faire, de lieu de résidence, sans mesurer obligatoirement que leurs choix peuvent avoir des incidences importantes en termes de rejet de CO2 ou de coûts. Déménager en périphérie d’agglomération ou à la campagne entraîne une plus forte dépendance à la voiture au moment où le prix de l’énergie augmente. Par ailleurs, le souhait de ralentir son rythme de vie s’accompagne logiquement d’une baisse de niveau de vie, ce dernier étant calé sur la productivité. Compte tenu des besoins publics, une diminution des gains de productivité rendrait la situation économique et financière très instable.

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