Les racines du malaise social français

Les Gilets Jaunes, un symbole du malaise social français – © Can Stock Photo / ifeelstock

Les tensions sociales sont en augmentation dans plusieurs pays et notamment en France. Dix ans après la crise de 2008/2009 et malgré l’amélioration de la situation du marché de l’emploi, les Français expriment un ressentiment tant vis-à-vis de la politique menée par le Gouvernement qu’à l’égard du système économique. Depuis dix ans, aucun Président de la République, aucun gouvernement, aucune majorité n’échappent à l’impopularité ; la différence provient d’une montée de la violence qui s’exprime contre les biens publics et les dirigeants.

Les tensions sociales ont des sources multiples. Cette diversité empêche la cristallisation des contestations. Elle rend également difficiles les réponses à apporter. Les tensions sont d’ordre économique avec la stagnation des revenus et l’augmentation des dépenses préengagées. Elles sont d’ordre social avec la montée de certaines formes de précarité. Elles sont de nature sociologique avec la diffusion du sentiment de déclassement au sein des classes moyennes. Elles sont également le produit des mutations territoriales du pays avec la montée en puissance de la métropolisation.

Si le taux de pauvreté français reste un des plus faibles de l’OCDE, il n’a pas retrouvé, en 2018, son niveau d’avant crise. Pour autant, les dépenses sociales se sont accrues de 3 points de PIB en dix ans pour atteindre près de 26 % du PIB en 2019.

Si les dépenses de prestations sociales ont permis de limiter l’impact de la crise, elles ont abouti à placer sous assistance une part croissante de la population française. Pour les 20 % les plus pauvres, ces prestations représentent plus de 40 % des revenus. Le sentiment que la France se segmente en blocs de plus en plus étanches est largement partagé. Un des facteurs pouvant expliquer ce sentiment est l’augmentation de l’écart de revenus avant prestations.

Depuis vingt ans, l’évolution du pouvoir d’achat des différentes catégories sociales est divergente. Les retraités ont enregistré une hausse de 11 % de leur pouvoir d’achat entre 2002 et 2019 quand le pouvoir d’achat des indemnités de chômage a reculé d’une dizaine de points. Le niveau de vie des retraités a bien résisté à la crise à la différence de celui des personnes se situant entre les 20 et les 40 % les plus pauvres en France.

Le poids de l’immobilier

La vie des Français est de plus en plus dépendante de l’accès à l’immobilier, à l’évolution de son cours. Pour les jeunes générations d’actifs, devenir propriétaire au sein des grandes métropoles qui sont les principales pourvoyeuses d’emploi est un chemin de croix. Le ratio du prix des maisons par rapport au salaire nominal a augmenté de 5 % entre 1998 et 2019. Selon l’INSEE, en 2018, 26,6 % de la dépense de consommation finale des ménages sont alloués au service de logement. Il s’agit du premier poste de dépenses, loin devant la part consacrée à l’alimentation ou aux transports (respectivement 17,1 % et 14,3 %). La part des dépenses dédiées au logement a sensiblement augmenté depuis les années 1990, où elle était de 6,5 points inférieurs à son niveau actuel. Pour les locataires du secteur privé au sein des grandes agglomérations, ce taux peut atteindre 30 %. Si les jeunes consacrent en moyenne plus de 22 % de leur budget au logement, ce taux est de 5 % pour les retraités, 75 % de ces derniers étant propriétaires de leur résidence principale. Pour les Français comptant parmi les 10 % les plus pauvres, le coût du logement avant les aides représente plus de 42 % de leur budget. En 2018, les ménages ont dépensé en moyenne 9 712 euros pour leur résidence principale et 7 325 euros pour leur résidence secondaire quand ils en ont une. Chez les locataires, la consommation annuelle moyenne associée au service de logement s’élève à 9 575 euros pour un logement du secteur privé contre 7 441 euros dans le parc social. Chez les propriétaires occupants, la consommation annuelle moyenne, y compris loyers imputés, allouée à leur résidence principale s’élève à 12 717 euros.

L’augmentation des dépenses liées au logement a provoqué une forte hausse des dépenses dites préengagées des ménages, dépenses sur lesquelles ces derniers ont peu de prises pour les faire varier rapidement. Ces dépenses comprennent également les abonnements, les remboursements des intérêts des emprunts à la consommation, les assurances, etc. La part des dépenses préengagées dans le revenu disponible brut des ménages est passée de 12,6 % à 29,2 % (soit +16,6 points) entre 1960 et 2018. La fonction logement est celle qui a le plus contribué à cette hausse. Depuis 1959, elle explique 13,4 points de la progression, passant de 9,5 % à 22,9 % du revenu disponible brut.

La problématique de l’emploi

Philippe Crevel

Sur le front de l’emploi, l’embellie est réelle. Le taux d’emploi en 2019 a atteint 78 % contre 70 % en 1998. Le taux de participation au marché de l’emploi s’élevait en fin d’année dernière à 85 %, ce qui constitue un record. Le taux de chômage qui avait dépassé les 10 % en 2016 est revenu à 8,5 % en fin d’année dernière. Cette évolution positive s’accompagne d’une profonde mutation de la structure des emplois.

Le poids des emplois manufacturiers a diminué de 22 % en vingt ans quand celui des services aux entreprises et du secteur financier a augmenté de 60 %. Les emplois au sein du secteur financier se sont fortement accrus dans les années 2000 avant de se stabiliser. Les emplois des services domestiques (services à la personne, hôtels, restaurants, loisirs, transports) ont connu de 1998 à 2019 une hausse de 20 %. Les emplois domestiques sont, en règle générale, peu rémunérateurs et sont proposés par des structures de petite taille. Ils sont moins protecteurs que les emplois industriels. La fin des embauches dans le secteur financier (banques et assurances) touche en priorité les enfants des classes moyennes, contribuant ainsi à alimenter les craintes de déclassement.

Si 85 % des salariés sont en contrat à durée indéterminée, cette proportion tend à décroître. La proportion des salariés en intérim ou en CDD est passée de 11,4 % à 13,5 % de 2003 à 2018 (source INSEE). De même, le nombre de personnes travaillant à temps partiel est passé de 1,8 million à 5 millions de 1980 à 2018. Le taux d’emploi en temps partiel a ainsi été multiplié par plus de deux, de 8 % à 19 %. Lors de ces vingt dernières années, il a augmenté de 5 points. Un tiers des emplois à temps partiel serait subi. La multiplication des emplois à temps partiel, en intérim ou sous forme de contrats à durée déterminée génère des surcoûts et de pertes des temps au niveau des transports. Elle alimente le sentiment de précarité. Ce type d’emplois rend difficile l’ascension sociale comme elle se pratique dans les grandes entreprises industrielles ou de services pour les titulaires d’un CDI.

Les plateformes de services sur Internet ont contribué à la création de nombreux emplois non salariés. De nombreux acteurs de ces plateformes optent pour le statut de micro-entrepreneur (ex-autoentrepreneur). Ce statut a été choisi par plus de 1,3 million de personnes dont plus de 800 000 exercent une réelle activité. 45 % des créations d’entreprises sont réalisées, en France, par des micro-entrepreneurs. Pour les autoentrepreneurs en activité de complément, le chiffre d’affaires moyen est de 7 600 euros en 2016, contre 12 800 euros pour ceux en activité principale. Le développement des activités de prestataires de service a permis de générer de l’activité, en particulier, au sein des quartiers difficiles, au point que les pouvoirs publics ont décidé de ne réglementer qu’à la marge les VTC au grand dam des chauffeurs de taxi.

Cette précarisation relative de l’emploi ne s’est pas traduite en France par une déformation des revenus au détriment des salariés, à la différence de ce qui est constaté aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Le salaire réel par tête en euros constants a augmenté entre 1998 et 2019 à l’exception de la période de crise (2008/2010). La hausse a été de 25 % en vingt ans. Elle est supérieure à celle de la productivité par tête (+20 %), expliquant, en partie, la perte de compétitivité de l’économie française. Le salaire minimum a connu deux grandes périodes. Il a fortement augmenté entre 1998 et 2007 en lien avec la mise en place des 35 heures. Déflaté, le salaire minimum est resté stable, en revanche, depuis une dizaine d’années. Par rapport au salaire médian (niveau de salaire partageant en deux parts égales les salariés, son montant net mensuel était de 1789 euros au premier semestre 2019), le SMIC tend à diminuer. Il ne représente plus que 61 % du salaire médian en 2019 contre 67 % en 2007.

Les tensions sociales se nourrissent de la baisse tangible du pouvoir d’achat des ménages. Si entre 1998 et 2007, il avait augmenté de 14 % en euros constants, il a diminué de 5 % entre 2008 et 2019. Il demeure inférieur de 6 ponts à son niveau de 2007. Certes, depuis 2016, il s’est mis à progresser, mais sans compenser les pertes antérieures.

La défiance à l’encontre des élites trouve ses fondements dans toute une série de facteurs rendant la solution difficile. Les défis majeurs auxquels sont confrontés les pouvoirs publics, que ce soit au niveau des retraites, de la santé, de la dépendance, compliquent la donne. Face à la dégradation de la situation sociale, les gouvernements ont eu tendance à accroître les prestations sociales tout en les recentrant sur les personnes les plus modestes. Cette politique atteint ses limites tant en termes de coûts que d’efficacité. Elle contribue à segmenter le pays et à alimenter les frustrations ou les rancœurs. 

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