Motivation : les limites de la carotte et du bâton

© Can Stock Photo / lucidwaters

Dimanche 15 mars 2020 : malgré les consignes gouvernementales et des professionnels de la santé, des milliers de personnes sont sorties dans les parcs et se sont regroupées entre amis devant des débits de boisson prétendument fermés.

Quelle que soit votre opinion sur le sujet, depuis l’idée que toutes les recommandations sont une manifestation de la psychose ambiante plutôt que des mesures rationnelles, jusqu’à celles que ces gens sont des irresponsables consternants, une chose demeure : les autorités ont émis des consignes et elles ne sont pas suivies d’effet.

Motivation intrinsèque

Le premier réflexe est, ici comme bien souvent ailleurs, de faire appel à la fameuse théorie de la carotte et du bâton : soit je récompense les comportements vertueux et j’espère ainsi que de plus en plus de gens les adopteront ; soit je sanctionne au contraire les contrevenants et j’espère qu’ils seront de moins en moins nombreux.

L’ouvrage, déjà un peu ancien, de Daniel Pink, La vérité sur ce qui nous motive, explore ce bon vieux pilier de la théorie du bon sens et en démontre l’inefficacité la plupart du temps.

Une des idées principales est que la meilleure motivation que nous puissions avoir est la motivation intrinsèque : je suis assez grand pour savoir ce qui est de mon devoir et je me fais un honneur de l’accomplir. Dès lors que j’accomplis ce devoir, non de mon propre chef, mais parce qu’on m’y oblige d’une façon ou d’une autre (la carotte ou le bâton), alors je perds cette motivation intrinsèque.

Un exemple donné par Pink illustre cela. Des chercheurs se sont intéressés à une crèche en Israël, qui fermait ses portes à 16 heures. Néanmoins, de nombreux parents se présentaient souvent en retard pour venir récupérer leurs enfants. Avec la permission des responsables, les parents ont affiché un message indiquant que, désormais, tout parent qui viendrait récupérer son enfant après 16 h 10 aurait une amende, l’équivalent à l’époque d’environ deux euros par enfants. Ils durent constater que cette mesure fut singulièrement inefficace, car le nombre de parents en retard ne diminua pas du tout. Au contraire, il augmenta jusqu’à doubler. Après examen, il s’avéra qu’avant l’établissement de l’amende, les parents, qui connaissaient les puéricultrices, faisaient des efforts pour arriver à l’heure. Des efforts pas toujours couronnés de succès, mais des efforts malgré tout. Après quoi, un certain nombre d’entre eux considérèrent que l’amende était une sorte de « transaction » qui, au fond, leur permettait d’arriver plus en retard. Finalement, ils payaient un supplément pour pouvoir venir chercher leur enfant un peu plus tard.

Mouvement de conscience civique

On pourra objecter que l’amende n’était pas suffisante et que des montants plus significatifs auraient été plus dissuasifs. Certes, plus dissuasifs, mais aussi plus iniques, car ils auraient conduit à traiter injustement des parents arrivés en retard par accident ou des personnes moins bien loties socialement. Cependant que cet argument n’invalide pas l’essentiel : la sanction a littéralement fait disparaître la motivation intrinsèque qui était de se conduire bien vis-à-vis du personnel.

Ainsi, pour revenir au dimanche 15 MARS, serait-il important, voire vital, de réveiller la conscience de tous ces gens insouciants. Je crains que le discours du président n’ait manqué de souffle à cet endroit ; je crains aussi que son image ne lui permette plus d’inspirer un mouvement de conscience civique au bon peuple de France. Il n’empêche qu’il doit bien être possible de faire avec eux ce que les autorités, les médias, les médecins, mais aussi mon entourage a réussi à faire avec moi : me rendre fier de rester à la maison.

Il me reste pour terminer à évoquer le propos de Daniel Pink sur l’utilité de la carotte en certaines circonstances. Quand la tâche est fastidieuse, exceptionnelle, que les gens ont de l’autonomie sur la question et qu’on reconnaît leur effort en la circonstance particulière. Peut-être que, finalement, une carotte pourrait aujourd’hui avoir son intérêt…

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