Patrick Pharo : « il ne serait pas du tout impossible d’échapper au despotisme des grands groupes financiers et numériques » (2/3)

Patrick Pharo, Éloge des communs, PUF, 2020.

Dans son dernier essai en général et dans cette deuxième partie de notre entretien, Patrick Pharo prône une meilleure reconnaissance des communs, « ces biens à partager et à gérer ensemble ».

Les communs ne portent-ils pas en germe le danger du communisme, tel que nous avons pu le connaître ? Comment s’émanciper du marché sans tomber sous la domination de l’Etat ?

Patrick Pharo :

Les communs constituent une « nouvelle donne », si l’on peut dire, dans l’ancien débat entre capitalisme et communisme, car ils désignent un domaine de biens distincts des biens privés ou étatiques, qui est celui des biens à partager et à gérer ensemble, quel que soit le statut des parties prenantes : propriétaires, salariés, usagers, gestionnaires…

Les communs n’impliquent donc pas nécessairement l’étatisation, et encore moins le communisme au sens soviétique, mais ils impliquent des règles et des financements qui peuvent être en partie publics et en partie locaux ou spécifiques, par exemple sur la base de fonds à constituer et à gérer collectivement pour répondre à certains besoins. C’est ce qui fait leur originalité et permet à des chercheurs et des groupes de toute obédience (libérale ou marxiste) de s’en inspirer.

Les « choses communes » sont un vieux concept du droit romain et de la coutume médiévale qui a été retrouvé il y a un demi-siècle par un biologiste malthusien et conservateur qui pointait la « tragédie des communs » lorsque trop d’usagers exploitent une ressource naturelle limitée. Ce à quoi Elinor Ostrom, économiste libérale, a répondu, sur la base de beaucoup de preuves empiriques, qu’au contraire l’auto-gouvernance des communs était une chance pour les populations locales. Ce qui lui a valu son prix Nobel d’économie.

Quant à la possibilité de s’émanciper du marché, je crois que c’est une mission vraiment difficile dont témoigne l’économie « sociale et solidaire » (12% de l’emploi privé en France) dans laquelle cohabitent toutes les formes de rapport au marché, depuis les plus solidaires, comme dans les scop, jusqu’aux plus toxiques, s’agissant de banques mutualistes fortement impliquées dans la crise des subprimes de 2008.

En revanche, il ne serait pas du tout impossible d’échapper au despotisme des grands groupes financiers et numériques, si les pouvoirs publics renonçaient à la non-intervention de principe qui a caractérisé les politiques économiques de ces dernières années, retardant toujours davantage les régulations indispensables. Il n’est pas question ici d’étatiser, mais de mettre des limites à la privatisation des biens communs. Il faudrait aussi que les petites entreprises reçoivent l’aide nécessaire lorsqu’elles ne veulent pas se faire avaler par des géants qui vont réduire à néant leur autonomie et celle de leurs salariés.

Auto-organisation, autogestion… A quelles conditions ces concepts peuvent trouver aujourd’hui une application concrète dans les collectifs de travail ?

Patrick Pharo : Ostrom elle-même, et beaucoup de ses commentateurs, ont fait ressortir le caractère de commun des entreprises, où des gens travaillent ensemble et développent des solidarités spontanées. Ce caractère commun ne peut être vraiment reconnu que lorsque les salariés sont associés aux décisions d’intérêt commun, y compris les stratégies industrielles, dans une optique de concertation démocratique, et non pas de paternalisme.

Patrick Pharo

Les systèmes de cogestion sont beaucoup plus développés dans d’autres pays et il faudrait s’en inspirer pour retrouver un sens de l’entreprise qui disparaît lorsqu’il n’y a aucune possibilité pour les salariés de participer aux choix stratégiques. Quant à la gestion dite « participative » ou « par objectifs », du style toyotisme, elle ne peut avoir un sens démocratique que si la participation des salariés aux orientations générales est assurée.

Il me semble que si les communs avaient été mieux reconnus dans les entreprises, beaucoup de délocalisations ne se seraient jamais faites et on aurait trouvé d’autres solutions pour surmonter les difficultés économiques et assurer le développement des entreprises – sachant d’ailleurs que beaucoup ont été délocalisées sans avoir la moindre difficulté économique, pour de simples raisons de gestion financière des groupes internationaux.

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