Patrick Pharo : « le fait même de faire confiance à l’auto-gouvernance des communs est déjà une aide à la transition écologique » (3/3)

© Can Stock Photo / alphaspirit

Dernière partie de notre entretien avec le sociologue Patrick Pharo, Ou comment les communs peuvent nous aider à construire le monde d’après.

Vous vous êtes intéressé aux addictions dans votre travail de recherche. Comment le capitalisme joue-t-il sur les mécanismes liés à l’addiction ? Comment une transition basée sur les communs permet-elle de rompre avec ce processus ?

Patrick Pharo : On admet aujourd’hui, à partir des sciences cognitives, que l’addiction est un dérèglement, chez certains usagers de substances ou d’activités psychoactives, des dispositifs de recherche du plaisir qui existent en fait chez tous les humains – sans qu’ils deviennent nécessairement addicts. En-dehors même de la recherche de nourriture, ces dispositifs sont indispensables à la motivation pratique pour accomplir les activités essentielles de la vie : lien parental, sexualité, liens sociaux, travail, découvertes…

Patrick Pharo

Mon idée est qu’il existe une sorte d’affinité élective entre le capitalisme et ces dispositifs de la récompense, sur lesquels ce régime économique agit comme jamais aucun ne l’avait fait avant lui : il est en effet essentiel au développement du capitalisme de susciter le désir pour les nouveaux produits mis sur le marché et donc de promettre des récompenses beaucoup plus intenses que dans les anciens régimes économiques, où il s’agissait simplement pour la plupart des habitants de pouvoir survivre. Si l’on observe les usages de certains produits actuels, en particulier sur les réseaux numériques, il est facile d’apercevoir, au plan collectif, les symptômes de désir intense (craving), de manque (wanting), d’augmentation du niveau de tolérance, d’usages compulsifs, incontrôlés, poursuivis malgré les conséquences négatives… qui sont caractéristiques des addictions individuelles.

Il me semble impossible de rompre avec les dispositifs humains de la récompense, car il n’existe aucun moyen, comme on l’a dit, de « neutraliser le striatum », qui est une des localisations centrales du circuit de la récompense. Les humains sont fabriqués avec un organe du désir, comme ils ont un cœur et des poumons, et ils ne peuvent pas fonctionner dans la vie sociale sans user de cet organe. C’est pourquoi je pense aussi que l’idée marxiste d’un « homme nouveau » est une illusion dangereuse. Cependant, lorsqu’on a l’impression d’être envahi par un objet addictif, on peut essayer de pratiquer les méthodes de « recovery » (rétablissement) des Narcotiques ou Alcooliques anonymes en essayant, une journée à la fois, de se sevrer de ses pratiques toxiques : qu’il s’agisse de consommation numérique, d’articles de mode ou d’envahissement par le travail (workhaolisme). Au plan collectif, rien n’empêche de brider certaines pentes addictives inhérentes à la présentation des produits, notamment sur Internet, comme essaient de le faire des associations californiennes d’ingénieurs qui militent pour la modification des designs addictogènes des smartphones. C’est là une tâche de longue haleine qui doit aussi faire appel à la réflexion de chacun sur ce que c’est qu’une belle vie pour lui et pour la société : celle qu’on obtient par la surconsommation de jeux video, de drogues ou de textiles  jetables, dont la production ravage des pays éloignés, ou une vie d’une autre sorte, choisie à partir de ses propres critères.

Comment les communs peuvent-ils aider la transition écologique ?

Patrick Pharo : Toutes les personnes engagées dans les nouvelles pratiques de production : permaculture, agriculture paysanne, fablabs, coopératives, communs numériques… ou de consommation : produits bios, marchés locaux, nouvel artisanat, partage ou recyclage des outils domestiques… mettent l’écologie au premier plan de leur préoccupation. Le fait même de faire confiance à l’auto-gouvernance des communs est déjà une aide à la transition écologique, sans préjudice de toutes les autres formes d’action dans ce domaine, tout simplement parce que la conscience commune est aujourd’hui en train d’intégrer le risque majeur de l’effondrement écologique – celui de l’effondrement pour cause de virus en étant une sorte d’avant-goût..

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