Patrick Pharo : « le système de santé se révèle aujourd’hui comme un commun essentiel, qui ne peut que souffrir des tendances à la privatisation » (1/3)

Patrick Pharo

Le sociologie Patrick Pharo vient de publier aux PUF un éloge des communs. Depuis plusieurs années, la notion de « commun » trouve une certaine actualité. La crise que nous traversons peut la placer au centre des débats dans le changement de système économique qui s’annonce.

La crise actuelle provoquée par le COVID-19 a montré les failles de la mondialisation telle qu’elle s’est construite depuis 40 ans. Quelle analyse tirez-vous « à chaud » de cet épisode de l’histoire dans lequel nous nous trouvons ?  

Patrick Pharo :

C’est bien la mondialisation qui a permis à un virus très virulent de circuler à une vitesse éclair. Elle est également en cause dans la pénurie de matériel de protection ou de réactifs pour les tests. Déjà catastrophique par ses effets sur l’environnement et les communautés industrielles locales, elle est donc aujourd’hui la cause toute désignée des ravages mondiaux de la pandémie. Ce tableau est vrai et accablant. Mais je voudrais néanmoins faire quelques remarques complémentaires.

La première est que le bilan de la crise ne pourra vraiment être tiré qu’après coup, que ce soit au plan sanitaire et humain, en la comparant aux multiples épidémies de grippes : « espagnole » de 1918, « de hongkong » de 1969, etc. ou, plus récentes de coronavirus, comme celle du SRAS de 2003 ; au plan économique, avec des retombées sûrement plus fortes que la crise des subprimes de 2008 ; et au plan social, car les grandes explosions sociales suivent souvent les périodes de crise aigüe…

La seconde est qu’une des nouveautés de la crise actuelle, c’est l’effet de panique mondiale qu’elle génère. La principale raison qui justifie (amplement!) le confinement est la demande pressante des soignants de tout faire pour lisser la courbe de l’épidémie et éviter des engorgements tragiques des hôpitaux. Mais la communication officielle donne l’impression d’un virus tueur qu’il faut absolument éviter, alors qu’on sait que dans quelques semaines ou quelques mois, le virus aura contaminé au moins la moitié de la population, avec des taux de mortalité dramatiques mais limités, et que c’est justement cette extension qui arrêtera au moins provisoirement l’épidémie, en attendant un hypothétique vaccin.

Patrick Pharo, Éloge des communs, PUF, 2020.

La troisième est que l’incrimination de la mondialisation repose souvent sur une posture nationaliste aux effets désastreux sur les populations migrantes et les idéologies populaires. Ce qu’on peut reprocher à la mondialisation, ce ne sont pas les échanges internationaux, mais la logique de moindre coût à court terme qui a poussé les entreprises à délocaliser toutes sortes de productions qui auraient très bien pu demeurer sur place. Des mesures d’encouragement fiscal aux politiques sociales et écologiques des entreprises auraient sûrement pu et pourraient sans doute dans l’avenir endiguer un processus qui se révèle insensé. Quant aux dégâts écologiques, le problème tient à l’empreinte carbone des moyens actuels de transport et ne pourra être résolu que par le développement volontariste de moyens alternatifs, ce qui implique une implication forte de la puissance publique dans la recherche, le développement et l’incitation économique.

C’est d’ailleurs bien cette question de l’engagement de la puissance publique qui est en cause dans la mobilisation salutaire et exemplaire d’un système public de santé épuisé par des années d’austérité et de réorganisation forcenée, malgré les appels pressants, voire désespérés du personnel. Lorsque des chefs de service démissionnaient en masse pour protester contre ces politiques, personne ne pensait encore à les applaudir chaque soir à 20h! Toute la question est donc de savoir comment l’Etat s’engage dans les services publics et dans l’économie, et c’est là que l’idée des communs devient intéressante.

Le 12 mars dernier, lors de son allocution télévisée, le président de la République a insisté sur la nécessité que certains biens et services restent « en dehors des lois du marché ». Cette prise de conscience, que certains pointent comme tardive, fait écho à la publication récente de votre livre Eloge des communs. En quoi les communs constituent-ils un remède contre les maux actuels ?

Patrick Pharo : Les « lois du marché » ne sont pas comme les lois déterminées de la physique, elles peuvent prendre toutes sortes de formes, bien qu’elles soient inhérentes à la vie des humains, qui ont tous des désirs d’échange et de jouissance inscrits dans leurs dispositifs neurologiques de la récompense.

Mon livre ne met donc pas en cause le marché, ni même le « capitalisme », si cela signifie l’apport d’argent privé pour lancer des entreprises économiques. Il met en cause une orientation générale de l’économie à partir des années 70, sous l’effet d’une philosophie politique néo-conservatrice qui visait explicitement à rompre avec les plans keynésiens d’après-guerre et  à endiguer le développement des idées socialistes, si puissantes encore dans les mouvements contestataires des années 60. Je montre dans mon livre que cette philosophie est en rupture avec le libéralisme classique, chez Locke par exemple, qui était très soucieux de ce qui reste à la communauté une fois que chacun a puisé dans les ressources communes ce qui lui permet de prospérer.

Chez un philosophe comme Nozick, au contraire, chacun a le droit de tout rafler, à condition qu’il n’empire pas immédiatement les conditions d’autrui. Le droit de propriété et d’enrichissement personnel est conçu comme radicalement indifférent à tout ce qui peut arriver non seulement aux autres, mais aussi à l’environnement naturel qui n’a jamais été pris en compte dans les calculs de l’économie néolibérale. Et c’est bien ce qui s’est produit dans l’histoire du capitalisme de ces quarante dernières années, que je caractérise comme « addictif » car toutes les digues réglementaires ou morales ont sauté devant l’expression des appétits, un peu comme chez un drogué qui repousse toujours plus loin les limites de sa consommation.

Les communs sont une alternative parce qu’ils consistent justement à prendre en compte, dans les biens convoités par n’importe qui, la part d’autrui ou la part commune, celle qu’il faut préserver, partager et le cas échéant redistribuer si à un certain moment on a pris plus que sa part (ce qui est la définition de la justice chez Aristote). Le système de santé se révèle aujourd’hui comme un commun essentiel, qui ne peut que souffrir des tendances à la privatisation. On peut en dire autant de l’éducation, de la recherche, des transports, des ressources de base comme l’eau ou l’énergie, des territoires, du patrimoine, voire des ressources d’existence de chacun, assurées aujourd’hui par les aides sociales et peut-être un jour par un revenu de base.

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