Populismes et démocratie (2/2)

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Dans leur conclusion, les auteurs de Les origines du populisme estiment que « des politiques de redistribution efficaces sont essentielles pour rétablir le contrat social » mais sont difficiles à mettre en place là où elles ne recueillent pas l’adhésion du corps électoral. Rappelons que les populistes de droite militent d’autant moins pour les redistributions que leurs dirigeants sont généralement très liés aux classes de privilégiés dont ils font partie.

Des « redistributions égalitaristes et universalistes » sont facilitées par un niveau de confiance élevé dans les pays nordiques. En France, la redistribution est déjà très élevée, expliquent Yann Argan et ses coauteurs, mais elle est aussi « corporatiste, fragmentée par les différents statuts et contrats de travail, mitée par d’innombrables niches fiscales ». L’organisation d’une redistribution universaliste est rendue difficile par « notre haut niveau de méfiance », à son tour entretenu, cercle vicieux, par les défauts du système français de redistribution. 

Il y a une relation forte entre économies ultralibérales et les politiques dites « illibérales », où la liberté est réservée à l’argent et non plus aux gens. C’est bien « depuis le tournant néolibéral des années 80 », explique le professeur belge Arnaud Zacharie, qu’une tendance technocratique vide la démocratie de son essence. Elle oublie séparation des pouvoirs, participation citoyenne via des corps intermédiaires, universalité des droits humains et donc droits des minorités. La « première mondialisation » (1870-1914) avait entraîné une « grande transformation » débouchant, avec la crise de 1929, sur la montée des totalitarismes dans les années 1930. Nous vivons une « nouvelle grande transformation »[1], d’où une réaction nationaliste et identitaire mettant en péril la démocratie libérale et la coopération multilatérale. Arnaud Zacharie appelle à lutter contre une société fermée, trop inégalitaire, abusivement critique contre juges, syndicats, politiques, journalistes.

De l’austérité au nazisme ?

En 2018, l’économiste Gustavo Piga insistait déjà sur le danger des politiques d’austérité[2]. Un avertissement à prendre, aujourd’hui, encore plus en considération pour préparer une relance économique après le recul espéré de la pandémie. Hitler[3] n’aurait pu gagner les élections en 1933, expliquait Gustavo Piga, si le Chancelier Brüning n’avait pris, depuis 1930, des mesures d’austérité impopulaires[4]. Gustavo Piga préconisait de rompre avec les politiques d’austérité pour arrêter la montée des ressentiments des Européens contre l’Europe. Et à Harvard, Yascha Mounk,[5] dénonçant aussi la responsabilité du néolibéralisme, recommande de réinventer l’État-providence, en taxant davantage les revenus élevés et en investissant fortement dans l’éducation.

Cas Mudde répète[6] que les populismes sont produits par « la corruption des idéaux démocratiques »[7] : depuis plus d’une décennie, les élites européennes n’ont cessé de « normaliser et de renforcer l’extrême droite, adoptant sa pensée, ses positions sur l’immigration et la sécurité, accueillant ses électeurs. Ces élites ont sous-estimé l’importance politique de problèmes majeurs, la corruption, l’éducation, la santé, l’environnement »… « L’Union européenne se trouve face à une décennie de défis décisifs, » écrivait-il avant la pandémie.

Yascha Mounk et Cas Mudde ont raison d’insister sur l’Education, comme Edgar Morin, Mauro Ceruti, Hervé Sérieyx… et moi. L’ignorance du passé et le mode de pensée binaire, diffusé par l’Ecole actuelle, exposent les plus pauvres, qui se sentent seuls et abandonnés, aux prêches manichéens des propagandistes populo-fascistes. Il faut d’urgence construire une Ecole de la pensée globale et du Réussir ensemble.

Saurons-nous profiter du choc du drame mondial pour renouer avec nos idéaux : reconstruire le Réussir ensemble[8], promouvoir les entreprises à capital patient recherchant la performance globale ? Pourrons-nous amener assez de politiques à pratiquer transparence, parler vrai et lutter sérieusement contre la corruption à tous les niveaux ? Alors, une Europe des Citoyens retrouverait un développement qualitatif, en tendant la main à tous ceux qui, dans le monde, partagent nos valeurs. Sinon, de noirs scénarios nous attendent !


[1] Arnaud Zacharie. Mondialisation et National-Populisme : La nouvelle Grande Transformation. Ed. Le Bord De L’eau, décembre 2019.

[2] Gustavo Piga. Austerità, nazismo e populismo. 21 septembre 2018.

[3] Sebastian Doerr, José-Luis Peydró, Hans-Joachim Voth. How failing banks paved Hitler’s path to power: Financial crisis and right-wing extremism in Germany, 1931-33. Vox, 15 March 2019.

[4] Gregori Galofré-Vilà, Christopher M. Meissner, Martin McKee, David Stuckler. Austerity and the rise of the Nazi party. NBER Working Paper No. 24106. Décembre 2017- april 2019.

[5] Yascha Mounk, Le peuple contre la démocratie. L’Observatoire. 2019.

[6] Mudde Cas. The Populist Zeitgeist. Blackwell Publishing, Oxford. 2004.

[7] Mudde Cas. L’Unione europea davanti a un decennio di sfide decisive. 7  janvier 2020.

[8] André-Yves Portnoff. Mai 2020. CJDInternational.

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