Qu’est-ce que la collapsologie ? (1/3)

© Can Stock Photo / Artyway

En 1992, Francis Fukuyama croyait voir dans l’effondrement du bloc soviétique les prémisses d’une « fin de l’histoire ». Aujourd’hui, les illusions de Fukuyama ont fait long feu. Mais trente ans plus tard, la collapsologie est-elle devenue un nouvel avatar des philosophies de l’histoire ?

En deux articles synthétiques récemment publiés sur le site telos.eu, Serge Champeau réussit le tour de force de présenter et de confronter entre elles les deux tendances lourdes qui nous tiennent lieu de philosophie de l’histoire en ce début du XXI° siècle. L’auteur est un ancien professeur de philosophie en khâgne, aujourd’hui chercheur à l’Instituto de Gobernanza Democrática, à San Sébastian, en Espagne. 

Et il expose les deux théories qui apparaissent, en effet, comme les deux versions les plus opposées de ce qui constitue, de nos jours, l’équivalent d’une philosophie de l’histoire : la collapsologie, d’un côté, cette dystopie d’un effondrement systémique ; de l’autre ce qu’il appelle le néoprogressivisme et dont il a raison de dire que Steven Pinker représente la formulation la plus emblématique.

Philosophies de l’Histoire

En un mot, vous avez ceux qui prétendent qu’un point de non-retour a été atteint dans la destruction de l’environnement et que l’humanité ayant creusé sa tombe, elle a perdu toute chance de survivre. Perspective assez peu enthousiasmante, vous en conviendrez. 

Et puis ceux qui persistent à proclamer que le programme des Lumières demeure d’actualité, et que non seulement l’humanité n’a jamais aussi bien vécu qu’aujourd’hui, mais qu’elle a en main tous les moyens de vivre mieux encore demain. 

Précision : la philosophie de l’histoire est un genre qui avait assez mauvaise presse, ces dernières décennies. Les fortes convictions nées au cours du XIXe siècle à propos d’un sens de l’histoire, la mise à jour de prétendues lois du développement historique, ont nourri les idéologies totalitaires du XX°. 

Nous avons ainsi subi les tentatives léninistes d’accoucher l’histoire au forceps en faisant advenir le fameux – mais introuvable — « communisme » par la liquidation de toutes les couches sociales non susceptibles d’y participer. Nous avons souffert du projet national-socialiste délirant d’extermination de peuples entiers au nom d’une forme de darwinisme zoologique appliqué à l’espèce humaine. Des expériences qui ont enseigné la prudence face à tout discours prétendant connaître à l’avance le sens du développement historique. 

« Les philosophies de l’histoire existent, parce qu’il n’y a pas de science de l’avenir, écrit Serge Champeau, et que nous ne pouvons pas vivre et agir sans construire une représentation du sens de ce processus global qu’est le devenir de l’humanité. […] Certains d’entre eux, à défaut d’être vrais, sont plus vraisemblables que d’autres. »

Pas une discipline scientifique

Que nous disent les collapsologues ? Que nos systèmes socio -économico-techniques sont devenus tellement complexes qu’ils sont terriblement vulnérables aux crises. Et que les plus graves, justement, se profilent à l’horizon. Que l’humanité est déjà tellement engagée dans une impasse que nous n’échapperons pas au sort qui a eu raison, dans le passé, des  habitants de l’île de Pâques.

Sur le site The Conversation, un article intitulé « La collapsologie est-elle une science ? » a été publié par un professeur en sciences de gestion de Toulouse, Jacques Igalens. Tout en reconnaissant aux collapsologues le mérite de mettre en question certains de nos mythes fondateurs, comme le caractère indispensable de la croissance ou la bienfaisance des sciences et techniques, il met en question la prétention de cette philosophie à construire le discours transdisciplinaire à laquelle elle prétend. « Le fait de partager un concept – et à l’évidence, l’effondrement en est un – ne construit pas, à lui seul, écrit-il, une discipline scientifique. Car celle-ci suppose une articulation de concepts. »

De son côté, Serge Champeau relève que les collapsologues hésitent entre deux types de démarche. Tantôt, ils présentent leur théorie comme scientifique : une sorte de « science de l’effondrement », prétendant édifier une « synthèse surplombant toutes les sciences existantes », qui sont déclarées « partielles ». Tantôt, ils penchent vers une philosophie, une sagesse résignée. Dans Une autre fin du monde est possible, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, et Gauthier Chapelle en appellent d’ailleurs à une « collapso-sophie ». A une remise en cause radicale de notre vision du monde, qui demeure, pour eux, productrice, prédatrice, à une sorte de révolution intérieure afin d’être prêt à la survie le jour du Grand Effondrement. 

Le grand reproche qu’adresse Serge Champeau à la collapsologie, c’est de procéder d’une « philosophie nécessariste ». Certes, admettent les collapsologues, à l’origine du mauvais chemin pris par nos sociétés, il y avait une part de contingence – des décisions pernicieuses prises par des dirigeants aveugles ou corrompus. Mais, par leur faute, l’humanité entière est engagée sans retour dans une aventure dont l’issue ne peut être que fatale. « La contingence est devenue nécessité ». 

Crédits : France Culture

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