Qu’est-ce que la collapsologie ? (2/3)

© Can Stock Photo / Artyway

La collapsologie est la plupart du temps présentée comme une théorie récente, qui correspondrait à une prise de conscience inédite des limites des ressources disponibles sur la planète et du réchauffement climatique. Pourtant, la pensée occidentale a toujours comporté un courant « éco-pessimiste ».

On a souvent dans l’idée que la collapsologie est une théorie récente. Elle correspondrait à une prise de conscience inédite des limites des ressources disponibles sur la planète et du réchauffement climatique. Selon une représentation courante, mais erronée, à des générations aveuglément optimistes, parce qu’elles ont vécu des périodes de croissance forte et d’énergie bon marché, succéderait une nouvelle génération, légitimement angoissée. Angoissée par l’état dans lequel ses aînés lui laissent la planète en héritage.

Pas une idée neuve

L’effondrement, une vieille idée ? Il n’en est rien. Deux universitaires canadiens, Joanna Szurmak et Pierre Desrochers, ont donné, sur le site Areo, une analyse assez exhaustive des essais qui peuvent être à bon droit considérés comme ayant anticipé la vogue collapsologique actuelle. En fait, estiment-ils, la pensée occidentale a toujours comporté un courant « éco-pessimiste », jugeant la prolifération démographique de l’humanité comme une menace pour la planète — et par conséquent, pour l’humanité elle-même.  

Sans remonter jusqu’à l’Antiquité et à sa conception cyclique de l’histoire, on constate ainsi que, dès le XVIe siècle, de nombreux penseurs croyaient à une forme d’autorégulation tragique des sociétés humaines par les catastrophes. 

Machiavel lui-même estimait que « lorsque la science et la méchanceté des hommes atteint son plus haut point », le monde « se purge » ordinairement par des inondations, des épidémies et des famines. Et Giovanni Botero, l’un des grands rivaux catholiques de l’auteur du Prince, professait, toujours au XVI° siècle, que « la grandeur des villes s’arrête au niveau qui lui permet d’être conservée le plus commodément. » Pour lui, le développement urbain devait buter nécessairement sur l’épuisement des ressources alimentaires fournies par les campagnes environnantes. 

Mais la théorie éco-pessimiste la plus cohérente est certainement celle qui a été professée par Malthus au début du XIX° siècle. Du fait de la croissance démographique, estimait cet économiste britannique, la population augmente de façon exponentielle, tandis que les ressources ne croissent que de façon arithmétique. Conclusion : à moins d’un rigoureux contrôle des naissances, l’humanité est condamnée à la famine. 

L’éco-pessimisme en quatre arguments

Dès ce moment « malthusien », les quatre arguments de la pensée « éco-pessimiste » sont en place, estiment nos deux Canadiens, qui ont développé leurs arguments dans un livre écrit à quatre mains, Population bombed. Exploding the link between Overpopulation and Climate Change. Ses continuateurs ne feront que des mises à jour circonstancielles. 

1 – Dans un monde fini, l’expansion démographique et économique indéfinie de l’humanité est irréaliste.

2 – Toutes choses étant égales par ailleurs, seule une réduction de la population peut permettre d’améliorer les conditions de vie.

3 – Dans un monde aux ressources naturelles limitées, la croissance économique ne peut devenir que de plus en plus coûteuse en énergie et dommageable pour l’environnement.

4 – Les risques que présentent les technologies susceptibles d’accroître l’intensité de la production sont tels qu’il est préférable de vivre à l’intérieur de limites. Bref, il faut renoncer à la croissance. 

Ainsi, dans Mankind at the Crossroad, un livre qui fut un best-seller en 1923, le généticien et botaniste américain Edward Murray East, professeur à Harvard, estimait qu’à la fin du XX° siècle, dans toutes les zones tempérées du globe, les rendements agricoles connaîtraient des rendements décroissants. La nourriture deviendrait rare et chère. Des conflits de la faim décimeraient l’humanité ; elles prendraient la forme de guerres d’extermination.

La planète, incapable de nourrir une humanité de plus en plus nombreuse ? Vingt-cinq ans plus tard, en 1948, le paléontologue Henry Fairfield Osborn Jr, connut une gloire internationale grâce à son ouvrage intitulé en français La Planète du pillage. « La dégradation continue de la nature va transformer la terre en une planète aussi désolée que la lune », estimait cet auteur. Il écrivait « les technologues auront beau se surpasser dans la création de substituts artificiels aux ressources naturelles, ils ne pourront pas compenser l’attaque contemporaine terrifiante sur les éléments naturels nourriciers. » Il avait tort. La « révolution verte » qui débutait précisément sous ses yeux allait permettre, en croisant des milliers de souches de blé et en sélectionnant les variétés les plus résistantes, de tripler ou quadrupler les rendements. 

Vingt ans plus tard, en 1968, le livre de Paul Ehrlich, La bombe P, allait se vendre à plus de deux millions d’exemplaires. « Aucun effort pour accroître les capacités de la terre ne peut rivaliser avec la croissance débridée de la population », écrivait celui-ci, encore vénéré aujourd’hui comme l’un des précurseurs de l’écologie. Et il prédisait qu’une effroyable famine mondiale, allait décimer l’humanité dès les années 1980… Lui aussi avait tort. Nous sommes de plus en plus nombreux et nous mangeons de mieux en mieux.

Crédits : France Culture

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