Photo de Yan Krukov provenant de Pexels

Renoncez à comprendre la cause des problèmes humains ou organisationnels

Un article récent sur ce site – Biaise-moi (7) : pas de fumée sans feu – mettait l’accent sur notre irrépressible envie de comprendre, d’avoir des explications sur le monde, au risque de se jeter sur la première interprétation venue. Mais ça n’est pas tout : même valide, cette interprétation est un piège du réel.

Si mon réveille-matin tombe en panne, c’est simple : je détecte le défaut et je change la pièce défectueuse ou j’effectue le réglage nécessaire. Problème, diagnostic, prescription. Cela fonctionne parce que le changement de pièce ou le réglage n’ont pas d’incidence véritable sur le reste de l’appareil. Il est possible de revenir à l’état initial où le réveille-matin se retrouve comme neuf.

Irrémédiable

Il en va autrement des êtres humains ou des organisations. Le détour par un fonctionnement défectueux laisse des traces. Dès qu’une chose change, rien n’est plus ni ne sera jamais comme avant.

Le premier exemple est tiré de ce que les Grecs appelaient la technè, dont François Jullien parle si bien dans son Traité de l’efficacité. Notre civilisation, forte de ses succès dans le domaine de cette technè, croit bon d’appliquer les recettes de cette réussite dans tous les domaines de la vie.

Dans le domaine des relations humaines et du management en particulier (sans oublier le développement personnel), cette recherche de diagnostic, c’est-à-dire de cause du problème est improductive pour deux raisons :

  • D’abord, elle peut tout simplement nous éloigner de la résolution de notre problème véritable. Autant pour une machine telle qu’un réveille-matin, la compréhension est sur la route directe de la résolution, autant pour une difficulté relationnelle, la compréhension peut constituer un véritable détour quand elle ne risque pas de nous perdre. La psychanalyse a formulé le vœu que nos problèmes trouvaient leur clé dans l’enfance : trouvez la clé, vous vivrez mieux, semblait-elle nous promettre. Mais, à supposer que cela fut vrai, d’une part, la clé peut être si bien enfouie dans les tréfonds de la mémoire que vous ne la retrouverez jamais, d’autre part, dans l’hypothèse extrêmement optimiste d’une causalité directe, que ferez-vous de cette clé si jamais vous la trouviez ? S’il suffisait de savoir pour que les choses changent, plus personne ne boirait, ne fumerait, ne se droguerait, ni ne mangerait outre mesure : de même que savoir qu’une chose est mauvaise pour la santé ne nous empêche pas d’y goûter, de même la connaissance de la cause de nos problèmes ne les résout pas.
  • Ensuite, et c’est là le deuxième point, les causalités sont comme les trains : une causalité peut en cacher une autre ; et même de multiples autres. En conjonction avec ce qui est dit dans l’article mentionné ci-dessus : notre désir de comprendre nous amène à embrasser des interprétations douteuses, des causalités qui expliquent ce que nous voyons. Non seulement ces causalités peuvent être erronées (fake news), mais aussi insuffisantes, ou encore inopérantes.

C’est ainsi que je nous invite, dans tout ce qui n’est pas du ressort de la technique, de vous passer des causalités et d’économiser l’énergie que vous mettez à en rechercher.

Puisque le monde réel ne se comporte pas comme un réveille-matin, ne cherchons pas à le démonter pour le réparer. Voyons plutôt ce qui pourrait en améliorer le fonctionnement sans s’appuyer sur des causes plus ou moins fictives.

Et concluons avec Ludwig Wittgenstein que « La croyance au rapport de cause à effet est la superstition. »


Crédit Photo : Yan Krukov – Pexels

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Laurent Quivogne

Il a travaillé 30 ans dans l’informatique, dont plus de 20 ans comme entrepreneur. Il accompagne aujourd'hui les organisations dans la capacité à dire, à entendre et à assumer les conflits.

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