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La démocratie doit être constamment défendue

C’était une très belle nuit à Moscou, il y a près de vingt-cinq ans. Eltsine avait évincé Gorbatchev le réformateur. Nous marchions sur la Krasnaïa Plochtchad, la Place Rouge, en compagnie d’un couple de journalistes russes. Ils étaient en plein désarroi. « Il y a peu d’années, nous confiaient-ils, nous osions à peine fouler avec nos semelles ce sol sacré. Nous étions convaincus que l’URSS allait apporter le bonheur au monde entier. Et, à présent, nous savons que notre fille de 15 ans ne connaîtra pas une amélioration de la qualité de vie en Russie. » Etonnés, croyant encore à la perestroïka, nous leur objections que tout allait changer avec l’arrivée de la démocratie. La réponse de nos deux amis nous troubla. « Nous ne pouvons pas devenir une démocratie, car, à chaque génération, nos dirigeants ont massacré les plus intelligents d’entre nous ! Nous ne sommes pas prêts à devenir une démocratie. » Hélas, jusqu’à présent, les événements ont donné raison à leur scepticisme !

Nous avions été invités à Moscou par l’Ambassade de France pour y préparer un séminaire comme ceux que nous avions organisés dans toutes les capitales d’Europe centrale. Nous avions ainsi permis à des chercheurs, des entrepreneurs, des économistes dont la parole se libérait, d’exprimer leurs espoirs de réussir la Révolution de l’Intelligence et de bâtir le développement de leurs pays grâce à la liberté retrouvée et à la démocratie. Nous avions été souvent glacés par leurs témoignages. De jeunes docteurs roumains révélaient que, du temps du dictateur Ceausescu, la tuberculose avait été officiellement éradiquée, car les médecins n’avaient le droit de déclarer que des « maladies pulmonaires » et qu’il n’y avait pas de sida puisqu’homosexualité et prostitutions étaient interdites.

A Moscou, au bout d’une semaine, nous avons dû renoncer à organiser un séminaire, pour ne pas compromettre les personnalités qui auraient osé y participer. De même, nous ne sommes pas retournés à Pékin où, en 1988, nous avions été très officiellement invités à faire des conférences et à travailler avec des journalistes, des chercheurs sur le thème de la nécessité de la démocratie pour le développement. Six mois plus tard, le massacre de Tiananmen nous démontrait que la tendance totalitaire du Parti communiste chinois avait évincé celle, réformatrice, qui nous avait invités.

Trois lettres très dangereuses

Que sont devenus les journalistes et chercheurs chinois avec lesquels nous nous étions si bien compris et entendus ? Nous ne les avons plus contactés pour ne pas les compromettre. Et notre couple d’amis de la Place Rouge ? Font-ils partie des milliers de courageux brutalement arrêtés parce qu’ils sont descendus manifester contre la guerre place Pouchkine, à deux pas de la place Rouge et dans plus de cinquante villes russes ? Dmitri Mouratov, prix Nobel de la Paix 2021 et rédacteur en chef du journal d’opposition Novaïa Gazeta, a exprimé sa « honte » sur une vidéo. Combien de temps restera-t-il libre ?

Beaucoup de femmes russes bravent en ce moment le pouvoir, telle Elena Kovalskaya, directrice d’un théâtre officiel, qui vient de remettre sa démission « pour ne pas devoir son salaire à un assassin. » 664 chercheurs et scientifiques russes ont osé signer une lettre ouverte exigeant « l’arrêt immédiat » d’une agression injustifiée contre un pays démocratique. Des milliers de médecins, d’infirmières et infirmiers, d’acteurs, d’architectes ont fait de même et, symbolique, les fondateurs de l’organisation chargée de préserver la mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, ont appelé « à cesser le feu».

Il ne faut donc plus dire que LES Russes envahissent l’Ukraine. Ce sont DES Russes obéissant à leur dictateur! Ce sont DES Chinois qui ont menti pour cacher l’arrivée de la Covid, tandis que DES Chinois osaient donner l’alerte au péril de leurs vies.

Les trois lettres l, e, s, sont très dangereuses: elles nous entraînent à des généralisations d’abord bénignes, « les Anglais font ceci, les Italiens aiment cela… », puis perverses, à l’origine des xénophobies, des racismes, de tout ce qui incite à oublier que l’Autre est un être humain tout comme nous. Ce que nient les Hitler, les Staline, les Mao et les Poutine, pour qui l’Autre est soit un ennemi à abattre, soit un sujet à exploiter. Les événements actuels doivent renforcer nos repères.

Une lutte millénaire

Depuis plus de deux millénaires, l’histoire du monde est une lutte constante entre la loi du plus fort et les principes de tolérance et de fraternité, c’est-à-dire de liberté pour soi, mais aussi pour les autres. Ce sont les fondements de la démocratie, idéal jamais atteint et toujours attaqué, raison de plus pour le défendre constamment. Et nous prenons moins de risque à le faire dans notre vie privée, professionnelle, citoyenne ici en Europe occidentale, qu’en Russie, en Hongrie, en Turquie, en Chine et dans tant d’autres pays. Soyons bien conscients de cette situation privilégiée pour préserver cette liberté altruiste si menacée dans le monde. Un jour, lors d’une réunion nationale du CJD, Francis Mer fit une conférence en rentrant de Chine. Il rappela que la Chine était un pays totalitaire. Un jeune entrepreneur prit la parole, objectant que chez nous aussi, on était en dictature, on ne pouvait plus boire, manger, fumer comme on le désirait… Il n’avait sans doute jamais passé une heure dans une vraie dictature et ne connaissait pas sa chance de vivre dans un pays où l’on pouvait proférer de telles contre-vérités sans se retrouver en prison.

La peur de Poutine

Poutine a démontré de façon cinglante, sanglante que les totalitaires ne supportent pas qu’un pays, slave de surcroît, prouve, comme commençait à le faire l’Ukraine, que le progrès économique et humain passe par les valeurs de la démocratie. Il a peur de cette aspiration à la liberté de penser, d’expression, de choix de vie, qu’avaient, avec enthousiasme, exprimé, au cours de nos séminaires, tant de Chinois, de Bulgares, de Hongrois, de Polonais, de Serbes, de Tchèques, de Roumains, de Kosovars, de Macédoniens, heureux de sortir des régimes totalitaires qui les avaient faits tellement souffrir. Mais, aujourd’hui, nous ne pourrions retourner pour de telles communions ni à Budapest, ni à Varsovie, ni à Istanbul et encore moins à Moscou ou Pékin. Ne cédons rien lorsque qui que ce soit remet en cause les valeurs des Lumières, ces valeurs humanistes qui ont inspiré la fondation du CJD en 1938. Nous le devons à nous, aux nôtres, à tous ceux qui, dans le monde, souffrent, en ce moment même, de leurs violations.


Crédit Photo : Matti – Pexels+

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Arlette et André-Yves Portnoff

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