« Il faut faire de la pédagogie »

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C’est un mot d’ordre souvent entendu au gouvernement, quand le Premier ministre ou le président de la République intiment à leurs troupes de « faire de la pédagogie », d’expliquer les réformes ou les choix faits pour le pays.

« S’expliquer, c’est mentir », disait Jacques Perret. Comprendre que, dès qu’on s’aventure à vouloir justifier ses actes ou ses paroles, ses réussites ou ses échecs, on s’expose à raconter des âneries, une sorte d’explication a posteriori qui n’a que l’apparence de la vérité — même si nous y croyons nous-même — et non l’essence de la vérité.

Il y a dans ce mot d’ordre de « faire de la pédagogie », mot d’ordre qui n’est pas l’apanage exclusif des politiques, mais qui peut sortir de la bouche de tout dirigeant, il y a quelque chose du côté de la justification, de la consolidation d’un ouvrage qu’on sent branlant, comme des étais qu’on mettrait sur une construction trop vite élevée.

Constatons d’abord ensemble que ce n’est guère efficace. Les arguments rationnels — même quand ils sont solides et fondés — ne convainquent que ceux qui sont déjà convaincus. La pédagogie est un langage destiné à nos alliés et partisans, pour les aider à nous seconder, nous soutenir, nous supporter face à des partis moins acquis à notre cause. Les opposants, eux, n’entendent pas ces arguments, pour la bonne raison qu’ils n’ont aucune envie de les entendre. Et, sauf à discuter de faits indiscutables et, donc, forcément insignifiants, il y a toujours une faille dans notre argumentaire, une faille dans notre théorie, un point obscur ou flou, une zone d’incertitude. Belle occasion pour celui qui est rétif à notre action de réfuter l’ensemble de notre discours.

Ainsi donc, voici la première raison de ne pas se lancer à corps perdu dans la pédagogie : si votre public est hostile, alors vous ne le convaincrez probablement pas.

Mais, il y a une deuxième raison, peut-être plus subtile et complémentaire à la première. Pour la comprendre, prenez un petit temps pour vous imaginer dans une situation où quelqu’un vous explique quelque chose : comment vous sentez-vous ? quel regard portez-vous sur vous-même ? En particulier si, dans cette situation, vous êtes d’un avis différent de la personne qui vous parle. Et quels souvenirs cela active-t-il chez vous ?

Je fais le pari qu’un certain nombre d’entre vous va se retrouver téléporté sur les bancs de l’école, où un certain nombre de gens essayaient de nous bourrer dans le crâne des choses inintéressantes (de notre point de vue) qui révulsaient nos esprits rétifs. Quel ennui et quelle souffrance !

Bien entendu, tous vos souvenirs d’école ne sont pas, je l’espère, de cette nature. Mais qui ne s’est pas ennuyé en classe ? Car voilà : expliquer à quelqu’un quelque chose qu’il n’a pas envie d’entendre, c’est une petite violence. Certes une violence qui ne se compare pas avec la vraie violence des coups de poings et des coups de couteau, mais une violence tout de même. Car il s’agit de mettre dans la tête de l’autre une chose — même si ça a l’air d’être des connaissances utiles — qu’il n’a pas envie de voir rentrer en lui. Toutes proportions gardées, c’est comme un petit viol ou, pour le moins, un abus.

Certains diront que j’exagère : peut-être. Concédez cependant que, à tort ou à raison, la chose puisse être vécue comme telle et suscite une réaction que vous n’avez pas voulu provoquer.

C’est pourquoi expliquer, en situation de conflit, n’est jamais une bonne idée.

Que faire alors ?

Non pas expliquer mais expliciter. C’est-à-dire décrire votre représentation de la situation. Dire : « pour moi, les choses se présentent comme ci ou comme ça… », plutôt que « les choses sont ainsi parce que ceci ou parce que cela… ». Ce qui revient à partager plutôt que tenter de passer en force.

C’est ainsi que, la plupart du temps, nous n’avons pas besoin de faire de la pédagogie, mais plutôt de la poésie. Même modestement, donner à voir aux autres votre vision du monde.

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