Erik Decamp : « Croire que la vie est tracée d’avance, c’est un fantasme toxique »

Photo de Pawan Yadav provenant de Pexels

Erik Decamp est guide de haute montagne depuis plus de 40 ans. Cette riche expérience, il la transmet aujourd’hui auprès des dirigeants. En toute humilité.

Que signifie l’exploration pour vous ? 

C’est avancer vers des terres inconnues ; c’est aussi se risquer vers des terres inconnues de soi-même. Un exemple : lorsque les explorateurs occidentaux ont pour la première fois pénétré au Tibet, pour eux, c’était une terre inconnue ; mais pour les Tibétains, cette même terre était familière. Ce qui motive dans les deux cas, c’est une disponibilité à la découverte : aller vers l’inconnu de ce que l’on va découvrir. L’exploration est motivée par ce qui peut me donner le goût et le désir du « regard par-dessus le col », expression du médecin écrivain Victor Segalen. La question de l’exploration est indissociable de celle de mes propres frontières autobiographiques : ce que je connais, ce que je ne connais pas ; ce dont je me crois capable, ce qui me semble hors de ma portée ; ce qui me semble possible, ce qui me semble impossible.  L’exploration, c’est avant tout le désir, le risque et la chance de déplacer mes propres frontières.

A l’époque actuelle, quel est l’enjeu de l’exploration et de la prise de risque ? 

La capacité tout autant que la volonté de maîtriser nos vies par la science et la technique nous plongent dans une aspiration à la maîtrise totale. Il est même tentant de croire que c’est possible. On définit des normes, on sécurise, on tend vers une maîtrise des risques. En un sens c’est un progrès. Qui peut être contre des normes CE pour les produits impliquant la sécurité d’un enfant ? Personne ne souhaite que son bébé risque de tomber de la poussette ! Mais notre vie peut-elle avoir un sens sans une part d’incertitude et d’inconnu ? Prétendre s’en affranchir, c’est un déni de réalité. Les situations à risque nous le rappellent : l’illusion de maîtrise est un poison violent.

Vous-même avez fait le choix de l’exploration et du risque… 

Je ne sais pas. Je vous en laisse juge. Ce qui est pour l’un risque et exploration peut être pour l’autre une norme. De formation scientifique, j’ai d’abord évolué dans un monde qui cherche à apprivoiser l’inconnu.  Pour ma part, j’ai voulu explorer un choix d’équilibre de vie, quitte à accepter l’incertitude d’un chemin à créer en le parcourant. Je ne savais pas où cela allait me mener, mais je voulais l’explorer. Croire que la vie est tracée d’avance, c’est un fantasme toxique. J’appartiens à une génération où l’on pouvait encore croire qu’une fois engagé dans la vie active (le choix d’un métier, d’une entreprise), on était sur des rails qui ne nous trahiraient pas. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Même si l’on n’a pas d’appétence particulière pour le risque, il s’impose à nous. Il est compréhensible que, pour certaines personnes, ce soit une source d’angoisse.

L’exploration, la prise de risque : cela va de soi en France ? 

Probablement sommes nous trop enlisés dans la dualité échec/réussite. Je crois que les Anglo-saxons sont plus enclins à donner un sens, aussi, à ce qui n’a pas réussi : tentative, mise à l’épreuve, occasion d’apprendre (« learning opportunity »). La peur de ne pas réussir pousse peut-être à ne pas prendre de risque : « Si je ne réussis pas, on va me le reprocher ». « Si je ne réussis pas, c’est que je suis nul ». En montagne, qu’on le veuille ou non, on tire des leçons de ce qui nous arrive, y compris de ce qui n’a pas réussi.

Peut-on établir une analogie entre un guide alpiniste que vous êtes et un dirigeant ? 

Erik Decamp

Ce n’est pas vraiment mon point de vue, même s’il arrive souvent qu’à l’issue d’une conférence, un dirigeant vienne me voir et me dise : j’ai été intéressé par les parallèles que vous faites entre montagne et entreprise. Aux parallèles je préfère la rencontre ! Je me garde bien de plaquer un univers sur l’autre. Ce que je propose relève plutôt d’une approche métaphorique. Un exemple : le sommet, qui est dans notre langage courant une puissante métaphore de la réussite, de l’excellence et du pouvoir, est pour l’alpiniste un moment important ; mais c’est aussi, et peut-être avant tout,  le commencement de la suite, qui peut devenir fort périlleuse si l’on croit que le plus dur est fait ;  car alors l’euphorie de la réussite fait que nous devenons un risque pour nous même.

Ceux à qui je m’adresse peuvent se laisser questionner par l’expérience de l’alpiniste. Un guide n’est pas « comme » un dirigeant (ce serait cela, l’analogie), mais l’expérience d’un guide peut renouveler le questionnement d’un dirigeant, et peut-être lui ouvrir des pistes inédites ou pas assez explorées. Comprendre les peurs des autres, par exemple.

Que vous inspire l’expression très en vogue : « Sortir de sa zone de confort » ? 

A vrai dire cette expression ne m’inspire pas grand-chose : comme une incantation, on s’y réfère sans toujours se demander ce qu’elle signifie vraiment.  Avant d’enjoindre quelqu’un à sortir de sa zone de confort, encore faudrait-il s’assurer qu’il en a une ! A ce sujet, je trouve qu’il y a un hiatus entre des gens qui ont la chance d’avoir un socle personnel solide (et pour qui cette expression valorise leur part aventureuse), et d’autres qui vivent au quotidien le sentiment d’être en risque et qui aimeraient bien avoir une zone de confort.

Qu’auriez-vous envie de dire aux dirigeants sur le thème de l’exploration et la prise de risque ? Que doivent avoir en tête les dirigeants lorsqu’ils prennent des risques ? 

Quand j’accompagne un débutant dans la découverte de l’alpinisme, tout en lui m’invite à faire l’effort de considérer les situations que nous vivons ensemble, non pas avec mes yeux (de celui pour qui ce terrain est familier), mais avec les siens (qui se sentent en terre inconnue). Si je ne veux pas qu’il décroche, qu’il perde pied, qu’il s’épuise, je dois faire cet effort. Si je veux pouvoir compter sur lui, aussi. Bref, tournons-nous au moins autant vers les personnes sur qui nous souhaitons pouvoir compter, que sur le but à atteindre !

En définitive, quelle est la fausse bonne idée sur la prise de risque ?

C’est de croire que parce ce que j’ai su le faire, je suis meilleur que les autres. D’en tirer le sentiment d’appartenir à une sorte d’aristocratie du risque et un jugement de valeur à l’égard d’autrui.

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