Quand le management ne s’appuie plus sur une hiérarchie, mais sur une constitution

© Can Stock Photo / pressmaster

Les dirigeants d’Arcadie, société de transformation d’épices, tisanes et arômes bio, ont signé le 2 mai 2017 devant les Arcadiens leur Constitution. L’entreprise classique est morte ! Vive l’holacratie ! Patrons, managers et employés, tous égaux, obéissent aux mêmes règles. Le management ne s’appuie plus sur une hiérarchie, mais sur une constitution.

Le 24 février 2015, à 20 h 50, sur la chaîne Arte, débute le documentaire « Le bonheur au travail » réalisé par le journaliste Martin Meisonnier. Mathieu Brunet, dirigeant d’Arcadie, société de transformation d’épices, tisanes et arômes bio basée à Méjannes-lès-Alès, dans le Gard, devant sa télé. n’en perd pas une miette. Ce documentaire va changer sa vie et celle de son entreprise.

Arcadie a été créée 25 ans plus tôt, en 1990 par ses parents : Bernard et Dominique. A l’époque, même si on ne parlait pas encore de « raison d’être » de l’entreprise, les parents de Mathieu souhaitaient que leur société s’engage sur un certain nombre de combats : « une alimentation saine pour les hommes et la Terre » et des « relations bienveillantes et équitables entre tous ses partenaires, des fournisseurs aux clients en passant par les salariés ».

Bienvenue en holacratie

En 2015, au moment de la diffusion sur Arte du documentaire, Dominique et Bernard passaient la main. Leur fils, Mathieu Brunet, sa femme et son frère venaient de récupérer la direction de l’entreprise. Et « au même moment, nous passions le cap des 50 salariés » précise Mathieu Brunet. Arcadie ne pouvait continuer à fonctionner comme elle l’avait toujours fait. Elle avait besoin de structure, et d’ajouter un niveau hiérarchique supplémentaire : entre les dirigeants et les employés, il fallait des managers. « Je refusai de tomber dans le modèle d’organisation du travail classique, inspiré du taylorisme. Dans ce système vieux de plus d’un siècle, le salarié n’est qu’un rouage d’une grande machine. Il applique les ordres de son supérieur qui lui dit quoi faire et comment le faire. Son supérieur, ne lui faisant pas confiance, passe son temps à le contrôler », explique-t-il. Cette réflexion, Mathieu n’est pas le premier à la mener. D’autres dirigeants, avant lui, sont arrivés à la même conclusion : le mode de management classique est devenu inefficace pire, il nuit à la productivité et à la rentabilité de l’entreprise. Mais, seulement quelques-uns d’entre eux ont su sortir du cadre établi pour inventer de nouvelles formules. Ce sont ces hommes et femmes qui apparaissent ce fameux soir du 24 février 2015 sur l’écran télé du dirigeant d’entreprise Mathieu Brunet. Ils l’inspirent. Et un peu plus de deux ans plus tard, le 2 mai 2017, Arcadie devient ainsi une holacratie, et devant les salariés, Mathieu, sa femme et son frère signent la Constitution des Arcadiens.

La constitution c’est l’acte fondateur de l’holacratie. « C’est un ensemble de règles qui s’appliquent à tous, y compris les dirigeants. Ces règles permettent de mieux répartir le pouvoir au sein de l’organisation. Elle fixe les devoirs et droits de chacun. Elle explicite les procédures à suivre pour résoudre un problème, pour prendre une décision », explique Bernard Marie Chiquet, fondateur d’iGi Partners, coach en holacracie et créateur du concept de « management constitutionnel ».

Le plus compétent prend la décision

L’article premier de la constitution définit la raison d’être de l’entreprise et les rôles que chaque collaborateur devra jouer pour remplir cette grande mission. Bernard Marie Chiquet se rappelle d’une entreprise qu’il avait accompagnée : « en dressant l’inventaire des rôles, le dirigeant s’est rendu compte qu’il en occupait 65 ! » Pas si étonnant ! Car dans le système classique, le patron fait tout et décide de tout. Résultat : il s’épuise, et dès qu’il prend quelques jours de congé l’entreprise privée de sa tête cesse de fonctionner. « Sans compter qu’il n’est pas toujours le mieux placé pour prendre des décisions. Par exemple, si je constate que les ventes d’un de nos produits baisse, de mon bureau j’aurai du mal à comprendre pourquoi. Le commercial sur le terrain, en contact avec nos distributeurs, peut constater que le produit est peut-être mal positionné dans les rayons ou pourra avoir le retour des gérants sur les attentes des clients. Il est le plus apte, le plus compétent pour trouver une solution », explique Mathieu Brunet d’Arcadie. En holacratie, c’est la personne la plus compétente et au plus près de l’action qui prend les décisions.

Le deuxième article de la constitution répartit les pouvoirs au sein des « cercles ». Il y a le cercle RH, celui de la communication, celui des ventes, etc. Bref, les cercles sont les anciens « services » ou les anciennes « directions ». En son sein, il y a un manager que l’on appelle « leader » qui occupe pleinement ses fonctions managériales sans pour autant empiéter sur le territoire d’actions des membres de son équipe. Il dit quoi faire (explique les objectifs), il alloue les ressources, il définit les priorités, mais ne dit pas comment faire. Chaque employé est responsable de sa mission et n’en réfère ni à son supérieur ni à un expert.

Fluidité

Les articles 3, 4 et 5 édictent les règles de fonctionnement. Ils expliquent comment un collaborateur, qu’il soit simple employé ou patron, peut amender la Constitution, rendre compte d’un problème ou proposer une solution pour améliorer le fonctionnement de l’entreprise.  « En passant d’un mode managérial hiérarchique à un management constitutionnel, non seulement les salariés responsabilisés sont plus motivés, mais l’entreprise est aussi plus efficace et résiliente. Elle ne dépend plus de la force et des compétences d’un seul homme ou d’une seule femme, elle s’appuie sur le savoir-faire et l’expertise de tous », résume Bernard Marie Chiquet. Certes, mais au début c’est un brin laborieux. Après avoir adopté le 2 mai 2017, sa Constitution, il a fallu plusieurs mois aux Arcadiens pour se familiariser avec ses nouvelles règles et pratiques. Mais aucun ne regrette. « Ma femme, mon frère et moi avons réussi à mieux nous répartir le pouvoir. Nous avons constitué un corps de cadres intermédiaires très investis, qui ne jouent pas aux petits chefs. Les prises de décision, les actions, tout est plus fluide », conclut Mathieu Brunet.

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