« L’empathie est une énergie hybride : elle nourrit le vivant et développe nos capacités cognitives » (1/2)

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Crédits : Pexels – mentatdgt

Diplômée en philosophie et en sciences de l’information et de la communication, Isabelle Vandenbussche-Masclet accompagne la transformation des organisations et les dirigeants. Elle vient de consacrer un livre à l’empathie[1], que l’on définit communément comme la faculté pour un individu à se mettre « à la place de l’autre ». Une disposition essentielle et à cultiver dans les organisations.

On entend de plus en plus parler d’empathie. Comment la définissez-vous ?  

Isabelle Vandenbussche-Masclet : L’empathie est l’énergie du lien qui s’établit entre deux êtres vivants. Plutôt qu’un concept, c’est un phénomène à la fois physique et psychologique. Empathie signifie : ressentir à l’intérieur de soi. Le phénomène physique se traduit par la contagion des émotions ; je ris, tu ris, tu pleures, je pleure. Sur le plan psychologique, l’empathie devient la capacité à se mettre à la place d’un autre que soi pour percevoir ce qu’il ressent.

Quels sont les fondements philosophiques de ce concept ?  

I. V.-M. : A l’opposé de l’antipathie, l’empathie est, tout comme la sympathie, une relation d’ouverture à l’autre. Toutefois, pour reprendre la définition de la psychologue américaine Lauren Wispé, « L’empathie est une manière de connaître là où la sympathie est une manière d’être en relation ».

L’empathie sous-tend la capacité à trouver la juste distance entre soi et l’autre.

En clair, l’empathie a pour objet la perception et la compréhension de l’autre quand la sympathie réunit deux personnes. L’empathie instaure donc un lien d’échange de connaissances. Au XVIIIe siècle, dans La théorie des sentiments, le penseur et économiste Adam Smith décrit le philosophe comme « un spectateur impartial » censé développer la « sympathy ». Cette posture décrite par les positivistes est en quelque sorte l’ancêtre d’une forme d’empathie. L’empathie sous-tend la capacité à trouver la juste distance entre soi et l’autre. Or viser la bonne place entre le trop près et le trop loin est un exercice d’ajustement délicat. Les managers qui encadrent d’anciens collègues, un ami ou un membre de leur famille le savent bien. Le degré de chaleur du lien est difficile à trouver !

Et que dit la science ? 

I. V.-M. : L’empathie est un phénomène complexe. Le neurobiologiste Jean Decety, responsable d’une unité de recherche au CNRS sur le sujet, la compare d’ailleurs à un modèle multidimensionnel. En réalité, l’empathie a suivi, dans l’échelle du vivant, le développement du cerveau. Un premier niveau (avec l’apparition du cerveau limbique) s’est construit au moment où les oiseaux et les mammifères, pour survivre, ont dû maintenir leur corps à une certaine température. Il leur fallait alors rester connectés à l’environnement extérieur pour ajuster en permanence leur « chaudière interne ». Ils devaient aussi, pour préserver et perpétuer l’espèce, couver leurs œufs, réchauffer leurs petits. Un premier lien est apparu. Un lien du vivant, un lien de chaleur. Au premier niveau, c’est aussi la capacité de prendre soin d’un autre que soi. Mais par n’importe quel autre ; celui de sa lignée, de son espèce. Cette empathie du premier niveau est ancrée dans la réalité du corps et des sens : la vision, l’ouïe, l’odorat, le toucher. Le second niveau correspond au développement du cortex, et plus précisément à l’apparition du sillon temporal supérieur qui crée la faculté de sortir de soi. Ce sillon est à l’origine d’une première forme de conscience. En somme, il correspond au « Je pense donc je suis » de René Descartes. Il développe la capacité de recul et l’imaginaire. Au second niveau, l’empathie devient la capacité à se mettre à la place d’un autre que soi pour ressentir ce qu’il ressent. Pour envisager la réalité sous un angle différent (changer de lunettes), comprendre une situation complexe, élargir ses connaissances en accédant à d’autres cerveaux que le sien, les partager avec d’autres, et trouver ainsi de nouvelles solutions. L’empathie crée alors un lien de connaissance. Au lien de chaleur, s’ajoute en somme un lien de lumière. En bref, l’empathie est une énergie hybride : elle nourrit le vivant et développe nos capacités cognitives.


[1] Isabelle Vandenbusshe, L’empathie pour manager demain. Du Management au Leadership, Dunod, 2019.

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