© Can Stock Photo / edan

Stratégie du conflit, règle n°10 : la force

© Can Stock Photo / edan

Dans mon précédent article, j’explorais deux polarités des ressources dans les combats : la force et la ruse, dont nous trouvons trace aux confins de notre civilisation, en particulier dans les deux grands textes : L’Iliade et L’Odyssée. À la force l’honneur, à la ruse l’intelligence, mais aussi la suspicion d’être un « tricheur ».

Ces deux polarités existent dans les combats guerriers, mais aussi dans toutes les manifestations de la compétition entre êtres humains. Le sport, qui peut être regardé comme une forme de guerre ritualisée à l’extrême, met en œuvre principalement la force. Non seulement la force physique celle qu’on sous-entend quand on dit d’un sportif : « qu’est-ce qu’il est fort ! » La ruse est exclue et s’appelle la tricherie.

Dans le domaine économique, la situation est similaire dans des périodes stables et les marchés bien établis, voire régulés. La ruse, ici comme toujours, est de déjouer ou changer les règles. Elle acquiert là des lettres de noblesse auxquelles elle n’a pas toujours droit, en devenant de la « disruption » ou même simplement de l’innovation qui rend les produits du compétiteur obsolètes. Il s’agit bien, comme nous l’avons vu dans le précédent article, de faire preuve d’intelligence de la situation. Et la ruse permet bien ici aux plus faibles a priori de triompher : la modeste startup vient faire chanceler le géant bien établi, qui ne sait que faire usage de sa force.

Nous y trouvons une forme de satisfaction, car nous voyons cela comme une revanche sur l’arrogance que donne la possession de la force.

Ainsi les deux polarités peuvent être tantôt considérées comme vertueuses, tantôt comme néfastes. La force entre arrogance et honneur ; la ruse entre traîtrise et intelligence.

C’est dire que ni l’une ni l’autre ne peuvent être jugées a priori, mais qu’il importe pour chacun d’entre nous de cultiver les deux, afin d’en user en fonction des situations que nous rencontrons.

J’ai traité précédemment le fait que nous répugnons souvent à user de la ruse, vue comme une technique parfois déloyale qui ne nous fait pas honneur. Mais je constate qu’une pareille réticence peut aussi affecter l’usage de la force.

Des dirigeants ou simplement des managers que je rencontre dans mes séminaires sur le conflit, qui ont donc autorité sur les collaborateurs qu’ils encadrent, hésitent parfois à exercer cette autorité. En particulier, lorsqu’il s’agit de sanctionner ou simplement de recadrer. C’est un peu comme si toute autorité devenait abus d’autorité ; ou comme si cette autorité n’était pas tout à fait légitime ; ou encore, pour le dire avec les termes de cet article, comme si le surcroît de force que leur confère cette autorité avait été acquis par la ruse. Comme l’est par exemple, dans le sport, le dopage. Il y a dans ces situations, le vague sentiment de la part des intéressés que « ça ne se fait pas ».

Ainsi, le sens de l’honneur qui nous vient des origines de notre civilisation viendrait non seulement nous empêcher d’utiliser la ruse dans nos confrontations — et je renvoie à nouveau le lecteur à l’article précédent —, mais aussi nous amputer d’une partie de notre force. Comme s’il fallait dans tout combat, au départ, un équilibre arithmétique des forces et des intelligences pour que l’issue soit juste et acceptable.

Je vois là surtout la manifestation d’une volonté de contrôler le monde et une ignorance manifeste de sa complexité. Certes, cette volonté nous permet de tendre vers plus de justice et d’équité, mais elle nous empêche aussi de voir le nouveau de toute situation, avec ce qu’elle a de potentiel et de capacité d’évolution.

Les autres articles de la série :

Partager cet article :

Laurent Quivogne

Il a travaillé 30 ans dans l’informatique, dont plus de 20 ans comme entrepreneur. Il accompagne aujourd'hui les organisations dans la capacité à dire, à entendre et à assumer les conflits.

Ça peut vous intéresser

Laisser un commentaire

À propos du CJD

Créé en 1938 par Jean Mersch, le CJD demeure le plus ancien mouvement patronal français. L’association compte plus de 5000 membres – Entrepreneur·e·s et cadres dirigeant·e·s – réparti·e·s en France et représentant 432 087 d’emplois. Imaginé à partir de la conviction profonde qu’une économie au service de l’Homme incarne la clef de la compétitivité des entreprises hexagonales, le mouvement demeure non partisan et force de propositions concrètes pour relancer l’emploi et pérenniser les entreprises. 

Retrouvez le CJD sur ces réseaux :