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Biaise-moi (7) : pas de fumée sans feu

Nous avons tous besoin de rendre cohérent un environnement qui ne l’est pas originellement. D’où notre fantastique disposition à prendre des libertés avec la réalité pour la rendre tout simplement vivable.

COVID : Complot Organisé Visant à Instaurer la Dictature. L’épidémie de COVID aurait été créée en laboratoire et répandue pour permettre de cloîtrer l’humanité entière. Sur la dangerosité du virus, deux versions s’opposent. Pour les uns, le virus n’existerait tout simplement pas, ou serait inoffensif, mais il sert à l’« Etat profond » qui cherche à soumettre les peuples par la peur. Pour les autres, la pandémie est un génocide organisé par les « élites » pour réduire la population mondiale à moins de 500 millions de personnes. On entend aussi ceux qui affirment que le virus a tout simplement été créé par BigPharma qui veut s’en mettre plein les poches. Ou par les gouvernements afin de nous distraire pendant la mise en place de la 5G, sans doute sous l’influence de Bill Gates. Le plus fascinant, c’est de constater que des personnes sur les réseaux sociaux semblent adhérer à toutes ces versions. Si celles-ci semblent incompatibles entre elles, elles ont toutes pour facteur commun la mise en accusation des élites, faciles boucs émissaires.

Confusion non-consciente

Dans un de ses meilleurs essais, le philosophe Clément Rosset écrivait : « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire. » Toute interprétation s’affranchit en effet du réel, mais dans certaines théories sur la COVID, nous atteignons des sommets. Mais ce n’est pas propos de cet article.

Ce que je souhaite simplement souligner ici, c’est que ces théories fantaisistes révèlent l’incroyable fertilité de l’esprit humain à (se) raconter des histoires, à poser du sens sur les événements qu’il vit. Quitte à se perdre parfois.

C’est bien l’un de nos nombreux travers : chercher du sens là où il n’y en a pas. Nous surestimons l’importance des causes intentionnelles. Voilà comment fonctionne le biais d’agentivité, appelé aussi d’intentionnalité) qui, selon la définition qu’en donne Pierre-André Taguieff[1], « consiste à percevoir l’action d’une volonté ou une décision derrière ce qui est fortuit ou accidentel. » Pour le politologue, « il y a là une confusion non consciente entre les événements physiques et les événements mentaux ».

L’épidémie de COVID s’est révélée un sujet fertile pour les thèses conspirationnistes pour deux raisons en particulier :

  • Plus le phénomène considéré à des conséquences négatives et plus nous majorons les explications basées sur des causes intentionnelles, voulues… Le biais de négativité se rappelle à notre bon souvenir.
  • Et puis il y a ce raisonnement implicite et fallacieux : le bénéficiaire d’un crime est forcément celui qui l’a commis. Ça peut être le cas parfois, mais gardons-nous de généraliser.

Disons-le franchement : il eut sans doute été préférable que cette pandémie fût un grand complot fomenté par nos élites. Pourquoi ? Parce qu’un un complot de cette ampleur ne se prépare pas à la sauvette. Dans un complot digne de ce nom, la communication comme l’organisation sont réfléchies. Un complot, c’est pro ! Or, depuis deux ans, c’est un peu le foutoir. Si toute cette triste affaire de COVID était un complot, avouons que ceux qui en sont à l’origine ont réalisé un travail de sagouin. Nos gouvernants semblent improviser sans cesse, donnant une impression brouillonne et le sentiment d’être dépassés. Mais peut-être le font-ils exprès…

Investiguer au delà de (et contre) son sentiment initial

En deçà du complotisme dont on relate les dangers partout dans la presse, le biais d’agentivité s’insinue partout dans nos vies psychiques. Il prend parfois des formes cocasses, comme quand votre ordinateur bugge et que vous énervez contre lui, en l’insultant ou – pire – en le frappant. Vous attribuez à votre ordinateur une intention (celle de vous pourrir un moment de votre vie en générant malicieusement une panne) contre laquelle vous vous rebellez violemment. Cela n’arrange pas grand-chose en général. Dans un second temps évidemment, vous recherchez une solution plus rationnelle qui s’avérera plus efficace que votre réaction première.

Dans nos relations interpersonnelles, ce biais intervient en permanence au quotidien. Qui a-t-il derrière le sourire d’un collègue ? Pourquoi mon supérieur fuit-il mon regard ? Pourquoi ce prospect ne me rappelle-t-il pas ? Ces comportements nourrissent des hypothèses qui mériteraient validation. Ce collègue ne prépare-t-il pas un vilain coup ? Que me cache mon patron ? Qu’est-ce qui fait que mon prospect n’a pas été convaincu par mon produit ? Ces interrogations sont peut-être sans fondement. Pour le savoir, il va falloir investiguer, aller contre le sentiment initial dicté par ce satané biais d’agentivité.

Que retenir de tout cela ? Que certains faits ou événements n’ont pas de sens donné et que c’est l’esprit humain qui le construit. Retenons également qu’il faut « toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot », selon la formule prêtée à Michel Rocard. « La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. » Enfin, n’oublions jamais que, comme le rappelle Albert Camus dans Le mythe de Sisyphe« l’absurde est la notion essentielle et la première vérité ».


[1] Pierre-André Taguieff, Pensée conspirationniste et « théories du complot », Uppr Editions,  2015.

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Lionel Meneghin

Rédacteur en chef de Dirigeant.e, il contribue également à d’autres médias. Il est aussi formateur et animateur pour l’APM (Association Progrès du Management).

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