© Can Stock Photo / dmitrimaruta

Covid-19 : le bémol du monde de la musique

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Les concerts n’ont plus la saveur d’antan. Les festivals sont annulés. Que va devenir le monde de la musique ? Durant ce second confinement, certains ont trouvé de quoi transformer le « non essentiel » en essentiel, des artistes ont contourné les annulations de leurs concerts en faisant des lives. Nous avons scanné et trouvé des réflexions, des actions, menées après le chaos imposé par le Covid et la redistribution des cartes qu’il a provoquée.

Direction la planète musique. Une planète secouée par le Coronavirus, qui a tenté de lui ôter son sentiment d’utilité. Elle était déjà fragile, elle s’est retrouvée en état de mort imminente. À propos de la crise sanitaire, la vision de l’artiste interplanétaire Wax Tailor est cinglante : « mon sentiment est à la fois global et protéiforme. Je pense que la première erreur serait de “chapelliser” la problématique. On vit une période de grande confusion. On ne peut sous-estimer le problème de santé publique, mais les mass médias polarisent sur la responsabilité du citoyen, alors que dès le début on nous a infantilisés. Le gouvernement a refusé de faire le pari de l’intelligence collective. Je ne fantasme pas notre capacité à tous de réagir intelligemment, mais inversement, eux ont généré le pire de notre esprit frondeur. On vit depuis des mois au rythme de décisions arbitraires et de dispositifs qui m’inquiètent profondément. Pour moi, le Covid, au-delà du problème de santé publique, est un accélérateur de particules de la crise économique mondiale qui arrive à grands pas. Je suis en contact constant avec d’autres pays, en particulier avec les États-Unis. On y voit déjà l’impact sur la culture dans une contrée ultra libérale et sans aucune protection : la moitié des bookers de concerts ont changé de métier. On annonce la fermeture de près de 1000 lieux de diffusion. J’ai surtout peur que l’act 2 soit cette crise économique, bien plus violente que celle de 2008. Pour en revenir à la France, il m’est difficile de tolérer ce qui se passe sous couvert de crise sanitaire. Quant au monde de la musique, au sens large, il est tout aussi délicat d’accepter cet esprit d’incohérence et d’infantilisation. Je ne sais pas quelle est la vision de nos gouvernants sur les responsables de lieux de diffusion. On parle de professionnels, déjà bien plus sensibles aux questions de sécurité que le citoyen lambda. C’est un manque de confiance qui a des répercussions sur tout un secteur, comme pour le monde de la restauration. D’où mon insistance sur le fait d’avoir une vision globale. On a besoin de solidarité au sein de la société civile, de faire nation ».

Pour Benoit Olla, directeur général de l’Aéronef — une salle de concert emblématique de Lille, ce second confinement a été un autre coup de matraque. En mars et avril, l’équipe avait pensé à intervenir dans des EHPAD afin de soutenir les résidents et de tout tenter pour leur faire maintenir leurs sourires. En novembre, c’est une autre action sociale qui a vu le jour puisque l’Aéronef a entièrement été mis à disposition du Secours Populaire, afin de collecter et de distribuer des denrées essentielles aux plus démunis. Près de 400 repas ont pu être livrés lors de maraudes, dix jours seulement après l’appel de Benoit Olla et de ses 12 coéquipiers. « Devenir un point de collecte nous a permis de rester actifs. De nous sentir utiles. Si la culture n’est pas essentielle pour notre gouvernement, dénigrement que mon équipe et moi-même n’avons guère bien vécu, nous avons opté pour le rôle citoyen de notre structure. Penser et revoir la notion de “personne morale”. Nous avons combiné envies, compétences et temps. Et, bien que nous trépignons d’impatience à retrouver notre fonctionnement premier, je l’espère à partir de janvier 2020, nous venons de lancer une opération avec le collectif Le 9eme Concept, qui a bien voulu créer gracieusement des œuvres au profit du Secours Populaire Nord ». Des initiatives qui ne font que renforcer l’adoration d’étudiants lillois envers ce lieu, bien qu’ils précisent vouloir y retourner au plus vite « pour ce que l’Aéronef sait faire de mieux, à savoir planifier des artistes extraordinaires et où, à chaque fois, on en ressort en ayant découvert une pépite ».

Bankable

Afin que les artistes puissent encore continuer de vivre, et de nous faire rêver, une solution est peut-être à chercher du côté d’Internet. Le streaming est une piste : selon Antoine Buffard, éditeur musiques électroniques chez Deezer, « avec le confinement, les habitudes ont changé : plus de pics d’audience le matin et soir, à l’heure des transports par exemple, un retour prononcé aux musiques plus anciennes, moins de news. Les musiques électroniques étant souvent associées à la fête, il y a eu une baisse avant l’été, mais c’est reparti de façon spectaculaire depuis octobre. Seule la partie commerciale de l’industrie travaille le streaming depuis des années pendant que les niches underground (qui représentent près de la moitié du total) retournaient au vynil. Depuis la crise, c’est une catastrophe pour eux. Je vois de plus en plus d’initiatives qui essayent de trouver des revenus alternatifs aux événements… De mon côté j’essaye de mettre en place des conditions pour que les artistes trouvent une alternative crédible. Je viens de présenter ma stratégie 2021. En France, Deezer est aussi gros que Spotify et redistribue une part beaucoup plus importante aux artistes. J’espère travailler avec les artistes et acteurs électroniques pour construire ensemble un modèle équitable et qui porte ses fruits ».

Le milieu fermé de l’industrie musical serait donc en train de translater vers une nouvelle matrice… La tectonique des plaques accentuée par le Covid forcera-t-elle ce secteur à s’ouvrir, tant au niveau économique qu’au niveau des mentalités ? « C’est une question de perception », souffle de son incroyable voix Oma Jali, ex-candidate de The Voice qui a rejoint The No Face (une bande réunissant les anciens membres du groupe de rock Skip The Use) avant de se lancer en solo. « La majorité des artistes abandonnent ce qu’ils aiment vraiment faire pour être “bankable”. Pour plaire aux producteurs, qui eux veulent plaire à un public jeune. Aujourd’hui, tout marche par le net et les premiers à être très réactifs sont les 13 -25 ans… » poursuit-elle. À la question « comment voyez-vous votre avenir », la diva, récusant toute dictature qui lui imposerait de faire des concessions pour réussir, répond calmement au milieu de cette cohue covidienne : « le monde a été privé d’un besoin essentiel : celui de s’évader, de se divertir et de réfléchir. Plonger dans une mondialisation des consciences et des codes. Les musiques se ressemblent, les artistes aussi (du moins ceux qui sont mis en avant). On se base sur des algorithmes qui font qu’on ne choisit plus vraiment. On cherche le million de vues, on fait pour faire, pour le buzz, pour l’argent. Il n’y a plus vraiment de fond. On a perdu l’essence même de notre art, s’exprimer en étant pleinement soi, en prenant des risques. Nous sommes des porteurs de messages, hors du temps et des codes. Et c’est comme cela que je vois l’avenir. On reprendra le contrôle de nos carrières. Nous n’aurons plus peur de ne pas plaire, plus peur des “likes”, car nous avons affronté le pire pour notre profession. On ne se permettra plus de souffrir du regard de l’autre, ni de douter, ni d’attendre qu’un label veuille bien nous produire, ni de se laisser critiquer, rien de tout ça, car le temps nous est compté. Nous vivons une époque d’abondance, il y a de la place pour tout le monde dans ce milieu, pour tous les styles. L’hiver nous a pris de cours, mais le printemps arrive ».

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Pegah Hosseini

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