Biaise-moi (1) : l’effet Barnum, un piège qui joue sur trois de nos failles

Premier billet sur l’exploration des nombreux biais cognitifs qui font dérailler nos raisonnements et influencent nos prises de décision. Pour inaugurer la série, le fameux « effet Barnum ».

« Vous avez besoin que les autres vous apprécient et vous admirent, mais vous avez tendance à vous critiquer. Bien que votre personnalité présente quelques faiblesses, vous êtes généralement en mesure de les compenser. Vous avez beaucoup de capacités sous-utilisées que vous ne tournez pas à votre avantage. Discipliné et maître de vous-même à l’extérieur, vous tendez à être inquiet et anxieux à l’intérieur. Par moments, vous doutez fortement d’avoir pris la bonne décision ou d’avoir fait les choses correctement. Vous préférez une certaine dose de changement et de variété, et vous êtes insatisfait quand des restrictions ou des limitations vous empêchent d’avancer. Vous vous flattez d’être indépendant d’esprit et n’acceptez pas le point de vue des autres sans preuve satisfaisante. Mais vous trouvez imprudent d’être trop franc en vous révélant aux autres. Par moments vous être extroverti, affable et sociable, à d’autres vous êtes introverti, prudent et réservé. Certaines de vos aspirations tendent à être irréalistes. »[1]

Oui, ce profil psychologique pourrait être le vôtre. Vous pouvez en effet aisément vous reconnaître dans cet énoncé. Le psychologue américain Bertram Forer a réalisé en 1948 une expérience. Il a proposé de passer un test de personnalité à 39 élèves d’un classe, puis leur a livré à tous ce texte en guise d’analyse, sans exploiter les tests réalisés. Forer a demandé aux élèves d’évaluer de 0 (médiocre) à 5 (excellent) la pertinence de la description. La moyenne se situait à 4,26. Une grosse majorité des élèves s’est donc reconnue dans cette description floue et fourre-tout. Depuis, de nombreuses études ont validé les résultats de cette première expérience.

Il s’agit là d’un biais cognitif bien connu, exploité dans certains tests de personnalité, les horoscopes et autres pseudo-sciences : le fameux effet Barnum[2], du nom de l’entrepreneur de spectacle américain Phineas Taylor Barnum qui aimait jouer sur la naïveté du public. Pas étonnant qu’il se soit tourné à un moment vers la politique… L’effet Barnum peut être défini rigoureusement comme un « processus qui fait qu’un individu se reconnaît spontanément dans ce qu’il croit être la description de lui-même ; en d’autres mots, c’est la tendance des gens à accepter comme un portrait juste et exact une description ou une évaluation globale de leur personnalité »[3].

Une description suffisamment vague permet au sujet d’y faire entrer son vécu, ses images, et donc d’adhérer. Dire une chose et son contraire (dans le texte plus haut, le fait d’être extraverti à des moments, introverti à d’autres) lui permet de se construire une représentation nuancée, donc crédible de lui-même.

Pourquoi ça marche ?

L’effet Barnum fonctionne parce qu’il s’appuie sur pas moins de trois biais cognitifs :

  1. Le sujet a la conviction que la description s’adresse à lui seulement (biais de personnalisation). Il ignore que cette description peut tout aussi correctement s’appliquer à d’autres. Il prend pour lui en particulier une enfilade de vérités générales ; il prend également pour vraies les théories « bullshit » qui ont servi à élaborer l’énoncé.
  2. Le sujet accorde à celui qui réalise la pseudo-analyse un rôle d’expert (biais d’autorité). Il se met en situation d’attente, de soumission vis-à-vis d’un sachant, ou considéré comme tel.
  3. La pseudo-analyse comporte suffisamment d’éléments positifs pour nous faire adhérer (biais de sélection) car nous avons besoin de fabriquer une image positive de nous-mêmes. Il nous flatte et cela n’est pas désagréable.

Plus que la stupidité ou la crédulité d’un individu, l’effet Barnum révèle un certain nombre de problèmes concernant la manière dont nous nous percevons ; il souligne les limites de la représentation que nous avons de nous-mêmes.

En réponse à l’injonction – assez courante dans les stages de développement personnel – à « se connaître soi-même », prenons garde à ne pas tomber dans le piège de profils psychologiques dans lesquels nous nous reconnaissons peut-être trop spontanément. Etonnamment, nous ne sommes pas forcément les meilleurs juges pour évaluer si un profil psychologique nous correspond ou pas. Car que savons-nous réellement de nous-mêmes, sinon que notre cerveau est programmé pour se tromper ?


[1] Cité par Richard Wiseman, Petit traité de bizarrologie, Dunod, 2009.

[2] D’autres appellations : « effet Forer », « effet de validation subjective » ou « effet de validation personnelle », ou encore « effet puits ».

[3] Selon François Filiatrault dans son article paru dans le n°256 de Science et pseudo-sciences.

Crédit Photo : Pavel Danilyuk – Pexels

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Lionel Meneghin

Rédacteur en chef de Dirigeant.e, il contribue également à d’autres médias. Il est aussi formateur et animateur pour l’APM (Association Progrès du Management).

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