Photo de Cody King provenant de Pexels

Tout changer pour ne rien changer

Une histoire souvent racontée montre un éléphant attaché à un minuscule piquet, alors que l’énorme animal pourrait facilement s’en détacher. L’histoire explique son impuissance par le fait qu’il a été attaché tout petit à ce piquet et que, à l’époque, il n’était pas capable de l’arracher. Il s’est résigné, sans voir que la situation changeait au fur et à mesure qu’il prenait de la force.

Bien entendu, la première interprétation est qu’il faut se défaire de ses croyances limitantes. C’est bien joli, mais encore faut-il les identifier !

Dans une certaine mesure, cette histoire rappelle celle — fausse — de la grenouille qui se laisse bouillir dans la marmite si on chauffe doucement l’eau, si doucement qu’elle ne s’en rend pas compte. Cette histoire est fausse, parce que les vraies grenouilles ne se laissent pas prendre dans ce piège (des gens ont essayé !)

La différence entre la grenouille et l’être humain — aussi bien d’ailleurs qu’entre l’éléphant et l’être humain — vient de ce que la grenouille ne cherche jamais à perpétuer un passé, alors que l’être humain, sitôt que sa vie est transformée, va bientôt concevoir de la nostalgie pour sa « vie d’avant », bientôt idéalisée.

Innovation

Cette idée trouve un curieux écho dans un récent propos d’Étienne Klein, qui remarquait que le mot « Progrès » (avec une majuscule jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale) avait fini par être supplanté dans les discours publics par le mot « innovation ». Or l’innovation, dans son acception initiale, est d’abord la modification faite à un contrat juridique pour que le contrat puisse fonctionner comme avant. L’innovation serait ainsi un ajustement aux circonstances, non pour faire du nouveau, mais pour perpétuer une réalité : changer pour que rien ne change.

On m’objectera facilement que notre société a profondément changé ces dernières décennies, notamment avec l’arrivée des nouvelles technologies. Précisément : ce qui ne doit pas changer, c’est l’émerveillement du consommateur devant la nouveauté. Il faut lui apporter sa dose de surprise, de fierté d’avoir le dernier modèle, de sentiment de découverte. Changer pour que l’image de marque de l’entreprise ne change pas. Ce que nous perpétuons ici, ce n’est pas tant un monde figé qu’une certaine dynamique, comme dans la mode où, saison après saison, il faut inventer et surprendre.

La recherche du « Progrès », censée nous apporter de la liberté et la fin de l’asservissement, s’est ainsi muée en une course effrénée qui lie aussi bien le producteur que le consommateur.

Toute l’innovation et même tous nos comportements sont ainsi dirigés par notre aversion à perdre notre mode de vie. Notre piquet, c’est notre expérience.

Et maintenant que nous sommes devenus une humanité puissante, capable de renverser des obstacles immenses, nous restons attachés au petit piquet de notre passé, qu’il soit celui du rêve d’une croissance infinie qui permettra le maintien de notre mode de vie ou la nostalgie d’empires perdus.


Crédit Photo : Cody King – Pexels

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Laurent Quivogne

Il a travaillé 30 ans dans l’informatique, dont plus de 20 ans comme entrepreneur. Il accompagne aujourd'hui les organisations dans la capacité à dire, à entendre et à assumer les conflits.

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