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Comment expliquer la baisse de la productivité en France ?

La France a créé plus de 650 000 emplois en 2021, permettant d’effacer la baisse de 2020 et d’obtenir une diminution du taux de chômage qui est désormais de 7,4 %, soit le taux le plus faible enregistré depuis 2008 (hors période atypique du 3e trimestre 2020). Ce processus de création d’emplois avait dans les faits commencé avant même la crise sanitaire dans un contexte qui était alors de faible croissance. Ce fort mouvement de création ne conduit pas, en revanche, à une hausse parallèle de la production, ce qui a pour conséquence un recul de la productivité du travail depuis la fin de l’année 2019. Cette contraction peut apparaître surprenante compte tenu de la reprise de l’investissement avec notamment un effort notable de digitalisation de la part des entreprises et les difficultés que rencontrent ces dernières pour recruter. L’essor du télétravail est, par ailleurs, censé également être favorable à la productivité.

Le recul de la productivité ne peut être que partiellement expliqué par la persistance résiduelle, à la fin de 2021, d’un chômage partiel (personnes comptées dans l’emploi et non dans la valeur ajoutée). Après avoir concerné 4,6 millions de personnes lors du premier confinement, fin 2021, moins de 200 000 personnes étaient touchées par le chômage partiel. La productivité horaire reculant, la durée du temps de travail ne peut pas être incriminée.

75 % des créations d’emplois dans des secteurs à faible productivité

La baisse de la productivité trouverait son origine dans la nature des emplois créés. Ces derniers le sont par des entreprises appartenant à des secteurs à productivité faible, tels que les services domestiques et la construction. Du 4e trimestre 2019 au 4e trimestre 2021, 68 200 emplois ont été créés dans le commerce, 72 700 dans la construction et 64 900 dans les services aux entreprises quand l’industrie manufacturière en perdait 46 000 et les services financiers 12 800. Depuis 2010, l’industrie a perdu plus de 5 % des effectifs quand les services marchands les ont augmentés de 15 % et la construction de 6 %. Des emplois à forte valeur ajoutée ont été remplacés par des emplois à faible productivité.

Selon les études de France Stratégie, ce processus devrait se poursuivre dans les prochaines années. 75 % des créations d’emplois sont attendues dans des secteurs à faible productivité comme le nettoyage, la distribution, les aides à domicile, les transports (conducteurs de véhicules), manutention ou le bâtiment.

D’ici 2030, 435 000 emplois d’agents d’entretien devraient être créés, 451 000 emplois de commerciaux, 282 000 emplois d’aides à domicile et 205 000 dans le secteur de la manutention. Le secteur de la santé devrait créer 500 000 emplois (aides-soignants – infirmiers). Celui du bâtiment devrait être à l’origine de près de 200 000 emplois.

La forte progression des emplois de service à faible valeur ajoutée devrait amener à une diminution rapide du taux de chômage des personnes à faible qualification qui était, en France, structurellement élevé. Ce taux de chômage qui était de 16 % en 2016 est passé à 12 % fin 2021. Il demeure néanmoins supérieur au taux de chômage des personnes de 25 à 64 ans ayant un niveau de formation secondaire (6,5 %) et à celui des personnes diplômées de l’enseignement supérieur (4,5 %). La baisse du taux de chômage des non qualifiés est deux fois plus rapide que celle des deux autres catégories.

La déformation de la structure de l’emploi en France en faveur des secteurs de services à faible valeur ajoutée contribue à la dégradation de la balance commerciale de la France.

Elle s’accompagne de la contraction de l’appareil productif pour les biens assez sophistiqués (électronique, équipement de la maison, matériels pour les énergies renouvelables, etc.). La demande pour ces produits étant forte, la France est contrainte de recourir à des importations de plus en plus importantes. En 2021, la France a enregistré le plus fort déficit commercial de son histoire, 84,7 milliards d’euros, le solde industriel étant négatif de 65 milliards d’euros. Les échanges de produits informatiques, électroniques et optiques ont été déficitaires de 20,6 milliards d’euros et ceux liés à l’automobile de 18 milliards d’euros. La France ne continue à dégager des excédents qu’avec l’aéronautique, la chimie, les parfums, la pharmacie et l’agroalimentaire. Il est à noter que ces excédents ont tendance à diminuer sauf en ce qui concerne le secteur de l’aéronautique (hors période covid). La France ne peut compter que sur les services pour rééquilibrer ce déficit commercial, mais avec la crise sanitaire, une grande partie des recettes, notamment celles issues du tourisme, s’est contractée.

Une spécialisation sur des secteurs à faible valeur ajoutée

Si la création de nombreux emplois est une bonne nouvelle pour l’économie française, leur nature est néanmoins inquiétante pour la croissance, l’augmentation du niveau de vie de la population et le commerce extérieur. Elle traduit une spécialisation sur des secteurs à faible valeur ajoutée et confirme le processus de désindustrialisation engagé depuis une quarantaine d’années. Elle révèle l’incapacité croissante de la France à produire les biens plus sophistiqués dont la demande tend à s’accroître. Une élévation du niveau de formation, avec une revalorisation des filières scientifiques, apparaît nécessaire pour éviter un décrochage non rattrapable.


Crédit Photo : Yan Krukov – Pexels

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Philippe Crevel

Dirige, depuis 2004, le Cercle de l'Epargne, centre d'études et de recherche sur l'épargne et la retraite mais aussi fondateur et gérant de la société d'études et de prospectives économiques Lorello Ecodata.

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