Comment expliquer la perte de vitesse de la France en ce début de millénaire ?

Aux débuts des années 2000, la France était montrée en exemple quand l’Allemagne était le pays malade de l’Europe. Cette dernière peinait à intégrer les Länder de l’Est et devait faire face à une perte de compétitivité ainsi qu’à des déficits publics en forte hausse. Dès le milieu de la première décennie du XXIe siècle, le rapport de force s’est inversé, la France connaissant une désindustrialisation rapide s’accompagnant d’un fort chômage structurel. Depuis, la France n’a jamais rattrapé son retard vis-à-vis de son principal partenaire, que ce soit au niveau du commerce extérieur, du taux d’emploi, de l’endettement public, ou du niveau de vie. Les écarts se sont creusés d’année en année.

Credit : Anna Tis – Pexels

Jusqu’en 2003, la France fait jeu égal avec l’Allemagne tant au niveau de la production industrielle qu’en termes de croissance, le décrochage n’intervenant qu’après. En vingt ans, l’écart de croissance a atteint 40 %. Le solde industriel de la balance commerciale était légèrement positif pour la France également jusqu’en 2003. Depuis, il a été constamment en déficit, celui-ci atteignant 80 milliards d’euros en 2020 quand l’Allemagne dégage des excédents dépassant régulièrement 300 milliards d’euros. En 2021, le taux d’emploi allemand est supérieur à celui de la France de dix points quand il ne l’était que de cinq points en 2001. En 2005, le PIB par habitant français représentait 97 % de celui de l’Allemagne. En 2021, ce ratio est passé à 85 %. Jusqu’en 2007, les niveaux de dette publique par rapport au PIB étaient comparables (65 %) dans les deux pays avant de profondément diverger. En 2021, la dette publique a atteint 116 % du PIB en France, contre 70 % en Allemagne. De 2010 à 2019, cette dernière a même été capable de réduite son taux d’endettement de près de vingt points de PIB. 

La rupture entre les deux pays sur le plan économique est multifactorielle.

Le premier facteur est celui du niveau de formation et des compétences des actifs. Selon les enquêtes PISA de l’OCDE mesurant le niveau des élèves, la France est en recul depuis vingt ans quand l’Allemagne, après avoir connu un point bas en 2009, améliore ses résultats. La proportion de jeunes de 15 à 25 ans déscolarisés et sans emploi en France était de 16 % en 2020, contre 10 % en Allemagne. Le taux de chômage des moins de 25 ans est de 5 % outre-Rhin, contre 18 % en France. Pour le niveau de compétences des salariés, la France se retrouve dans le bas du classement des pays de l’OCDE en occupant la 21e place loin derrière le Japon, la Finlande ou les Pays-Bas qui sont le podium, l’Allemagne se classant 14e

La faute à la réduction du temps de travail ?

La réduction du temps de travail est souvent mise en avant pour expliquer le décrochage de la France dans les années 2000. La corrélation n’est pourtant pas aisée à établir. Le temps de travail en France est ainsi supérieur à celui de l’Allemagne, 36 heures contre 34 heures. L’instauration des 35 heures a, certes, pénalisé les PME françaises et a contribué à dégrader une compétitivité qui était moyenne. L’économie française est essentiellement tertiaire, ce qui la rend plus sensible aux modifications de coûts du facteur travail que l’Allemagne, plus industrielle. Les coûts salariaux français sont supérieurs à ceux de l’Allemagne de 2003 à 2013, mais depuis la situation s’est renversée du fait de revalorisations salariales plus élevées outre-Rhin. Le positionnement de la production des deux pays a plus d’incidences sur les résultats économiques que le coût et le temps de travail.

La question du positionnement de gamme

L’industrie française reste positionnée sur des produits de gamme moyenne concurrencés par ceux en provenance d’Europe du Sud, de Turquie et d’Asie, quand celle de l’Allemagne est centrée sur des produits haut de gamme à fortes marges. Ce mauvais positionnement français s’explique par la taille plus petite des entreprises, leur manque de fonds propres et par des réseaux de financement très centralisés. Par ailleurs, les grandes entreprises ont choisi, très rapidement, de délocaliser une part croissante de leur production obligeant leurs sous-traitants à les suivre ou à fermer. Le tissu économique de la France est moins dense que celui de l’Allemagne, notamment pour les entreprises de taille intermédiaire. En 2019, la France en comptait 5 300, contre 12 500 pour l’Allemagne. Les entreprises allemandes ont conservé leurs liens familiaux et sont intiment liées à leur territoire d’origine. 

Le système de charges sociales et les mécanismes d’exonération n’ont pas incité les entreprises à monter en gamme. Les exonérations étant plafonnées en fonction du salaire, elles n’avaient aucun intérêt à élever le niveau des compétences et celui des salaires.

La culpabilité des impôts de production

Plusieurs études de l’OCDE ont souligné l’effet négatif sur l’investissement et l’emploi d’un poids élevé des cotisations sociales des entreprises et des impôts de production. La France qui a le taux de cotisations sociales le plus élevé de l’OCDE se caractérise par un faible taux d’emploi inférieur à la moyenne. L’OCDE comme Patrick Artus, l’économiste en chef de Natixis, estime que les prélèvements sociaux et les impôts sur la production ont contribué, en partie, à la désindustrialisation de la France lors de ces vingt dernières années. Les cotisations sociales des entreprises représentaient, en 2020, 11 % du PIB en France, contre 7 % en Allemagne. Le poids respectif des impôts de production était de 3,5 et 1 % du PIB. Les prélèvements obligatoires sont supérieurs dans leur globalité de plus de 5 points du PIB entre la France et l’Allemagne. Cet écart est imputable au montant des dépenses sociales. Les dépenses publiques pour la santé, la retraite, la famille, le logement et l’emploi s’élevaient à 25 % du PIB en 2019 en France, contre 20 % en Allemagne. Depuis le début du siècle, la France doit faire face à un véritable cercle vicieux. La faiblesse du taux d’emploi conduit en France à des politiques redistributives de grande taille qui nécessitent pour être financées une pression fiscale élevée sur les entreprises, laquelle réduit à nouveau le taux d’emploi et incite aux délocalisations.

Un déficit de recherche et d’innovations

En matière de recherche et d’innovation, la France décroche dès la fin des années 1990 au début de la révolution numérique. Les dépenses en recherche et développement sont passées de 2,3 à 2,2 % du PIB en France de 1995 à 2019 contre respectivement 2,1 et 3,2 % du PIB en Allemagne. Le nombre de brevets triadiques (déposés à l’Office japonais des brevets-OJB) et à l’Office européen des brevets-OEB et délivré par l’Office des brevets et des marques des États-Unis-USPTO) pour un million d’habitants était, en 2019, de 30 en France, contre 57 en Allemagne. Si en 1995, le stock de robots industriels pour 100 emplois manufacturiers était relativement proche en France et en Allemagne (respectivement 0,4 et 0,6), l’écart s’est creusé en 2019 (respectivement 1,6 et 3,1). Si en matière de recherche, la France est en retard, elle ne l’est pas en matière d’investissement. Le taux d’investissement des entreprises y est supérieur de deux points à celui de l’Allemagne (respectivement 15 et 13 % du PIB en 2019).

Le décrochage de la France par rapport à l’Allemagne serait avant tout dû au positionnement de l’outil de production, au financement des entreprises, ainsi qu’au recul de la qualité du système éducatif ainsi que de l’employabilité des actifs. À cette liste de facteurs, peut également ajouter la hausse des impôts des entreprises qui ont un effet négatif sur l’investissement et l’emploi et la diminution de l’effort de R&D, ainsi que le retard dans la modernisation des entreprises. 

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Philippe Crevel

Dirige, depuis 2004, le Cercle de l'Epargne, centre d'études et de recherche sur l'épargne et la retraite mais aussi fondateur et gérant de la société d'études et de prospectives économiques Lorello Ecodata.

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