Hommage à Edgar Morin

Nul n’est prophète en son pays. Quel penseur français a reçu des hommages de cent intellectuels de l’Hexagone prenant la peine d’écrire, chacun, plusieurs pages dans un livre collectif ? Aucun, je pense. C’est d’Italie qu’Edgar Morin, intervenu dans plusieurs plénières du CJD, notamment en 2014 à Rabat pour le CJD-Maroc, reçoit un tel hommage.

Le philosophe Mauro Ceruti a réuni en un ouvrage cent témoignages de personnalités extrêmement diverses saluant le centenaire d’Edgar. Mauro Ceruti, qu’Edgar Morin appelle son frère italien et qui a écrit avec lui notamment Notre Europe, rappelle que le penseur de la complexité a des liens anciens avec l’Italie, par des branches de sa famille qui ont vécu à Livourne après leur fuite d’Espagne, mais aussi des liens plus directs. Edgar a multiplié les séjours et les interventions en Italie ; dès la fin de la guerre, c’était le premier pays où il désirait se rendre, car, depuis l’enfance, résonnait en lui, affirme-t-il, l’air de Mignon dans l’opéra d’Ambroise Thomas :  

« C’est là, c’est là que je voudrais vivre

Aimer, aimer et mourir ! »

Mauro Ceruti souligne le caractère inclassable de l’œuvre du penseur de la complexité, de l’« humaniste planétaire », de l’« omnivore culturel, voyageur curieux et infatigable », « l’un de nos majeurs philosophes vivants, de nos plus grands écrivains de la littérature contemporaine, un homme qui a toujours cherché dans sa passion et son amour de la vérité l’antidote contre chaque sorte d’aveuglement, de mensonge et d’arrogance. » Selon lui, le fil rouge d’une œuvre et d’une vie étroitement liées est une recherche constante de la fraternité.[1] Cette fraternité, toujours fragile, « moyen de résister à la cruauté du monde, » qui doit, écrit Edgar, devenir notre chemin, celui de l’aventure humaine. « Et c’est justement sur ce chemin, conclut Mauro Ceruti, que nous nous sommes sentis entraînés, liés à Edgar dans une extraordinaire aventure de vie et de pensée. » Beaucoup de contributeurs du livre évoquent ce que fut leur rencontre avec Edgar et ce qu’elle changea dans leur œuvre et leur vie.

Contre deux barbaries

La première des cent personnalités à s’exprimer est le président du Parlement européen, David Sassoli, qui, le 6 juillet 2020, avait invité Edgar et Roberto Saviano à dialoguer avec lui sur Internet à propos du changement de paradigme nécessaire à l’Europe. La participation de Saviano, l’auteur de Gomorra, condamné à mort par la N’dranguetta, avait amené à évoquer une fois de plus le rôle majeur de la corruption. Dans le livre, ce thème aurait pu revenir par la participation de don Luigi Ciotti, le fondateur du Groupo Abele et de Libera, principale ONG antimafia rassemblant 1500 associations d’éducation civique. Mais Luigi Ciotti a préféré se centrer sur les trois mots clefs associés selon lui à l’œuvre d’Edgar, complexité, écosystème, fraternité, notant que la complexité de nos problèmes et, en particulier de la crise actuelle, implique une pensée transdisciplinaire, métissée (meticcio en italien), « capable d’inclure l’Autre pour aller Outre. »

Vivre dans un écosystème, dans le grand Réseau de la Vie, implique d’adopter la logique de la qualité et non celle, contre nature, de la quantité : la réduction de la vie à des quantités est à l’origine du monstrueux impérialisme économique qui continue à être dominant malgré les immenses tragédies qu’il provoque.

Don Ciotti souligne une remarquable convergence des pensées de l’agnostique Edgar Morin et du Pape François qui, tous deux, condamnent le terrorisme réduisant tout à « du calcul et du chiffre ». A propos de la fraternité, Don Ciotti note les « nombreux échos et résonnances entre la pensée de Morin et la grande réflexion du Pape François dans la dernière encyclique : la Fratelli tutti ».

Une autre école

Piero Dominici est l’un des contributeurs naturels à ce livre-hommage ; professeur à l’université de Perugia, il est l’un des principaux diffuseurs italiens de la pensée complexe. Il a, lui aussi, stigmatisé la manie déshumanisante du tout chiffrer et appelle sans relâche, comme Edgar, à une réforme de l’enseignement évidemment nécessaire, mais toujours négligée. Ce thème revient sous la plume d’une dizaine des auteurs du livre. En Calabre, le professeur Nuccio Ordine déplore également qu’école et université se soumettent aux critères d’efficacité du commerce, cèdent à l’invasion de la quantification qui fait régresser l’humanisme et ne forment pas des citoyens à l’esprit critique. A Florence, le professeur Alessandro Mariani analyse ce que devrait être une éducation globale, pour qu’à la mondialisation du Marché réponde une mondialisation des peuples et des cultures. A Messine, l’enseignante Costanza Altavilla, qui a contribué à y fonder le Centro Studi Internazionale di Filosofia della Complessità « Edgar Morin », décrit le projet qu’elle a lancé dans son école secondaire pour faire faire à ses élèves un « voyage dans la complexité ». Un exemple qui pourrait inspirer d’autres expériences dans les écoles françaises et, pourquoi pas, dans les entreprises du CJD, français et international. Car, au-delà des hommages que prodiguent les officiels, ce que souhaite le plus Edgar Morin, c’est assurément la mise en œuvre concrète de ses préconisations !


[1] Morin Edgar, La fraternité, pourquoi ? Actes Sud. Juin 2019.

Crédit Photo : couverture du livre Leçon d’un siècle de vie, Denoël, 2021.

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Arlette et André-Yves Portnoff

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