Photo de Wolfram K provenant de Pexels

La Chine face à un fossé technologique

À la fin du mois de janvier 2022, l’Institut d’études internationales et stratégiques de l’Université de Pékin avait publié une note révélant que la Chine n’avait pas rattrapé son retard en matière de haute technologique vis-à-vis des États-Unis. En particulier en ce qui concerne les semi-conducteurs, les systèmes d’exploitation et l’aérospatiale. Cette note indiquait que la Chine pourrait être la principale perdante en cas de segmentation en plusieurs blocs étanches de l’économie mondiale.

La publication qui était accessible sur le site de ce centre de recherche a rapidement été retirée, certainement à la demande des autorités chinoises. En soulignant la dépendance technologique et commerciale de la Chine, la note soulignait les vulnérabilités du pays qui est censé gagner en indépendance avec l’application du 14e plan quinquennal publié en 2021.

Pour atteindre une autonomie globale, les autorités chinoises investissent massivement dans les techniques de pointe et persuadent les entreprises nationales de faire de même. Les dépenses publiques et privées en recherche et développement ont atteint un record de 2 800 milliards de yuans (440 milliards de dollars) en 2021 dans le but de rattraper puis de dépasser les Occidentaux d’ici 2049, pour le centenaire de la République Populaire. L’effort de recherche atteint désormais 2,5 % du PIB, soit légèrement moins que le taux américain qui est de 3 %.

En matière technologique, le gouvernement chinois compte exploiter au mieux les partenariats avec les entreprises occidentales et multiplier les retours au pays des chercheurs installés à l’étranger.

Pour les vaccins ARN messager utilisés dans la lutte contre le covid, la Chine a bénéficié du retour d’un chercheur qui travaillait pour Moderna, Ying Bo. Son retour a été salué par les médias. Il a créé une entreprise, Abogen Biosciences qui a, avec le concours de l’Armée populaire, développé le vaccin à ARNm chinois, bénéficiant d’un budget public de 2,3 milliards de dollars. En un an, la Chine aurait réussi à rattraper les entreprises les plus en pointe en Occident.

Dans l’agriculture, la Chine réalise également des progrès importants. Si les semences génétiquement modifiées sont interdites en Chine afin d’éviter une dépendance aux entreprises américaines, les chercheurs chinois ont développé des alternatives locales. Des entreprises chinoises ont acheté des brevets et ont réalisé des avancées technologiques en nouant des partenariats notamment avec des entreprises suisses. Néanmoins, pour le moment, ces progrès ne permettent pas à la Chine d’être indépendante sur le plan agricole. Le pays importe pour au moins 400 milliards de yuans du soja, du maïs et du coton, dont une grande partie est génétiquement modifiée.

Des retards…

Le gouvernement chinois souhaite que dans les prochaines années le pays soit indépendant pour la construction et la réparation des avions. L’entreprise publique Comac devrait commencer prochainement à livrer en 2022 le C919 qui est un concurrent des Boeing 737 et des Airbus A320. Le programme chinois de construction de l’avion chinois, débuté en 2008, a donné lieu de nombreux retards. Les commandes sont en revanche importantes, les compagnies aériennes chinoises ayant reçu l’ordre d’en acheter par centaines. Cet avion est avant tout une imitation du A320 et intègre de nombreuses pièces étrangères. Il sera équipé de moteurs issus de la coopération de Safran avec General Electric Aviation. L’avion chinois demeure en retard d’une génération par rapport à ceux fabriqués par les États-Unis ou l’Europe.

La Chine est également confrontée à un retard en matière de microprocesseurs. Ce retard a été révélé lors de la décision en 2018 de Donald Trump de priver Huawei et ZTZ des puces américaines. Pour éviter la réédition de ce problème, le dernier plan quinquennal de la Chine stipule que le pays devra produire 70 % des puces qu’il consomme d’ici 2025, contre moins de 20 % en 2021. La construction de trois nouvelles usines a été lancée en 2022. L’État consacre depuis 2019 des centaines de milliards de yuans par an pour ce secteur. Les chercheurs des entreprises étrangères travaillant en Chine sont appelés à rejoindre des structures nationales. Face à cette pression le centre de recherche à Shanghai de l’entreprise d’électronique américaine, Micron, a été fermé par ce dernier le 26 janvier 2022. L’espionnage industriel déjà important tend à devenir intensif. Comme pour les avions de ligne, les microprocesseurs chinois demeurent en retrait par rapport à ceux des États-Unis, de Taïwan, de Corée du Sud ou du Japon. Les Chinois ne maîtrisent pas encore les techniques des puces avec des structures mesurées en dizaines de nanomètres (milliardièmes de mètre). Les puces chinoises ont quelques générations de retard par rapport à celles de TSMC de Taiwan et de Samsung de Corée du Sud, les deux principaux producteurs mondiaux l’industrie.

La Chine accuse également un retard dans les systèmes d’exploitation des ordinateurs personnels et des smartphones.

Quand l’administration Trump a interdit aux entreprises américaines de travailler avec Huawei en 2019, cette dernière n’avait plus accès aux microprocesseurs américains et systèmes d’exploitation Android de Google. Ces restrictions ont contribué à la baisse d’environ 30 % des revenus de Huawei l’année en 2021. Le système d’exploitation de Microsoft, Windows pour les ordinateurs personnels dispose d’une avance importante. Les entreprises chinoises ont investi environ 4 milliards de dollars entre 2019 et septembre 2021 afin de développer des systèmes d’exploitation. Certains analystes s’attendent à ce que l’alternative à Android conçue par Huawei, appelée Harmony OS, puisse rapidement être opérationnelle. Ce système d’exploitation devrait être partiellement fondée sur le système open source de Google. Pour le moment, tous les smartphones chinois continuent de fonctionner sur Android et iOS d’Apple et presque tous les ordinateurs de bureau chinois sont alimentés par Mac OS d’Apple ou Microsoft Windows. Les systèmes d’exploitation chinois alternatifs ont du mal à attirer les développeurs faute d’utilisateurs. L’absence d’applications dissuade les consommateurs à les utiliser.

La montée en puissance du souverainisme économique comme limite

La Chine rencontre également des problèmes pour créer un réseau de paiement mondial. La majeure partie des transferts d’argent mondiaux est traitée via Swift, le système de messagerie interbancaire basé en Belgique, et Chips, le système de compensation national américain. Les opérations financières et commerciales restent à plus de 60 % réalisées en dollars. La Chine qui est devenue le premier exportateur mondial est contrainte de recourir à la monnaie des États-Unis. Dans l’histoire, la première puissance économique a toujours imposé sa monnaie comme instrument d’échange. Face aux risques des menaces occidentales, la Chine développe depuis 2015 un système de paiement parallèle en yuans connu sous le nom de CIPAS. En septembre, le service traitait chaque jour 317 milliards de yuans de transactions dans plus de 100 pays. La diffusion de CIPS demeure néanmoins modeste. 80 établissements financiers y sont connectés contre plus de 11 000 pour SWIFT. En 2021, la devise chinoise a été utilisée à hauteur de 2,7 % dans les échanges internationaux, contre 1,9 % en 2019. Cette hausse est avant tout la conséquence de la présence plus importante de filiales chinoises à l’étranger. L’internationalisation de la monnaie chinoise trouve comme limite la montée en puissance du souverainisme économique. Elle pourra néanmoins compter sur l’appui de la Russie dont certains établissements financiers ont été exclus de SWIFT.

La Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale et pourrait même doubler sous peu les États-Unis. Pour autant, elle n’a pas encore rattrapé son retard technologique. Pour le combler, elle a besoin de l’apport des entreprises occidentales.

Le pays pourrait être pénalisé en cas de montée en puissance du protectionnisme et de segmentation de l’économie mondiale en plusieurs zones, d’autant plus que sa croissance dépend des exportations vers l’Europe et les États-Unis. Si les autorités chinoises n’ont pas condamné l’invasion ukrainienne de la Russie, le soutien à cette dernière reste, pour le moment, discret. L’Ukraine avait noué des relations économiques étroites avec la Chine, le pays figurant parmi les objectifs de la Route de la Soie. Le Gouvernement chinois n’entend pas s’immiscer dans les affaires européennes sachant qu’il a en ligne de mire Taiwan et qu’il est régulièrement confronté à la question des Ouïghours dans la région du Xinjiang.


Crédit Photo : Wolfram K – Pexels

Partager cet article :

Philippe Crevel

Dirige, depuis 2004, le Cercle de l'Epargne, centre d'études et de recherche sur l'épargne et la retraite mais aussi fondateur et gérant de la société d'études et de prospectives économiques Lorello Ecodata.

Ça peut vous intéresser

Laisser un commentaire

À propos du CJD

Créé en 1938 par Jean Mersch, le CJD demeure le plus ancien mouvement patronal français. L’association compte plus de 5000 membres – Entrepreneur·e·s et cadres dirigeant·e·s – réparti·e·s en France et représentant 432 087 d’emplois. Imaginé à partir de la conviction profonde qu’une économie au service de l’Homme incarne la clef de la compétitivité des entreprises hexagonales, le mouvement demeure non partisan et force de propositions concrètes pour relancer l’emploi et pérenniser les entreprises. 

Retrouvez le CJD sur ces réseaux :