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Bullshit jobs (3) : cinq types de jobs à la con

Dans Bullshit Jobs (Les liens qui libèrent, 2019), David Graeber identifie cinq grands types de jobs à la con. Une classification arbitraire et sans doute imparfaite, mais qui permet de repérer les différentes manifestations de ce phénomène universel et multiforme qui sévit dans les organisations.

1 – Les larbins

Il s’agit d’un emploi qui permet à quelqu’un d’autre de se sentir important. « Pour paraître magnifique, il vous faut une cour », rappelle l’anthropologue. Par exemple le métier de portier qui consiste simplement à marquer de la déférence à une personne en réalisant une opération (ouvrir une simple porte) qui ne nécessite pas spécialement une aide pour l’individu qui a besoin d’entrer dans un lieu. Ce rôle de faire-valoir peut aussi se retrouver dans le métier de réceptionniste qui, parfois, n’a aucune utilité sinon d’incarner la figure du subalterne pour l’ensemble de l’organisation. « Sans cela, on ne vous regardera pas comme une entreprise, mais comme une sorte de collectif hippie. » Quand le larbin est recruté, la question de savoir s’il aura quelque chose à faire se pose. Mais cette question, très vite, devient accessoire. Notons que le larbin est absolument nécessaire… pour celui qui est titillé par un sentiment de supériorité. Car pour pouvoir dignement se considérer comme supérieur, il faut s’octroyer au moins un subordonné.

2 – Les porte-flingues

Lobbyistes, experts en relations publiques, télévendeurs, avocats d’affaires… des postes qui ont été inventés par certains pour défendre leurs intérêts. C’est leur seule raison d’être. David Graeber distingue cette catégorie suite aux nombreux témoignages qu’il a reçus émanant d’« employés de services de relations publiques, de “communication stratégique” et autres départements de cet acabit au sein d’universités britanniques d’élite » qui avouaient que leurs jobs ne rimaient à rien ou à pas grand-chose. L’anthropologue restitue le propos d’une avocat-conseil-fiscaliste : « Je n’apporte strictement rien à ce monde et je suis complètement déprimé en permanence. » Ces métiers sont vécus par certains comme intrinsèquement trompeurs et agressifs, n’apportant rien de positif au monde.

3 – Les rafistoleurs

Il s’agit des métiers dont le seul but est de pallier les problèmes de l’organisation. Les rafistoleurs existent uniquement pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister. Graeber décrit la chose au travers d’un parallèle éclairant : « Sigmund Freud parlait de la “névrose de la ménagère”. Selon lui, cette maladie affectait les femmes dont l’horizon de vie se limitait à ranger derrière les autres ». Les rafistoleurs (et bien entendu – rendons-leur justice — les rafistoleuses qui représentent sans doute le gros des troupes) mettent toute leur énergie à gérer les « externalités négatives » (pour utiliser un euphémisme qui a cours dans le monde de l’entreprise) de personnes qui s’en moquent royalement. Rattraper les bourdes d’un collègue, masquer l’incompétence d’un supérieur, être contraint de faire le boulot de quelqu’un d’autre… voilà de quoi le quotidien des rafistoleurs est tristement composé.

4 – Les cocheurs de cases

« J’appelle “cocheurs de cases” ces employés dont la seule ou principale raison d’être est de permettre à une organisation de prétendre faire quelque chose qu’en réalité elle ne fait pas. » Il s’agit de la production d’études, de sondages, de rapports, d’articles, de cartes, de présentations… pour s’assurer (et rassurer) qu’on fait bien quelque chose. Par exemple dans certaines entreprises, ces questionnaires clients dont on se contrefiche des résultats. De nombreux cadres – notamment les fameux managers Excel — passent leurs journées entières et des litres de café à faire illusion en inventant de faux sujets, à s’agiter autour de points à l’ordre du jour que l’on n’aborderait pas si l’organisation était efficiente.

5 – Les petits chefs

Les petits chefs se répartissent en deux sous-ensembles. Le premier comprend ces petits chefs dont le travail est réalisé par des subalternes. Il s’agit par exemple de superviser des salariés qui n’ont pas besoin de supervision. Leur utilité dans la chaîne de valeur est nulle. Comme le larbin est un job à la con de subalterne, le petit chef de cette catégorie est un job à la con de supérieur. Le second sous-ensemble réunit pour sa part des petits chefs plus actifs et, pour tout dire, plus nocifs : l’essentiel de leur boulot consiste à créer du travail inutile pour les autres. Ils passent leur temps à générer des jobs à la con (de rafistoleurs ou cocheurs de cases le plus couramment) ; voilà pourquoi ils occupent eux-mêmes un job à la con.

BONUS – Les amis imaginaires

Bien entendu, des formes hybrides peuvent exister. D’autres catégories à part entière également. David Graeber en esquisse d’ailleurs une sixième : « l’une des suggestions les plus intéressantes qui m’aient été faites est la création d’une catégorie « amis imaginaires », ces personnes embauchées pour « humaniser » des environnements de travail brutaux, mais qui sont là en réalité pour soumettre les salariés à toutes sortes de simulacres élaborés. » On se souviendra des inénarrables chief happiness officers qui faisaient il y a quelques années les choux gras des médias et dont, bizarrement, on ne parle plus aujourd’hui.


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Lionel Meneghin

Rédacteur en chef de Dirigeant.e, il contribue également à d’autres médias. Il est aussi formateur et animateur pour l’APM (Association Progrès du Management).

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